Tout s'est joué ce jeudi après-midi. Lorsque, après quarante-huit heures passées à la surface de la Lune, les ingénieurs du centre de contrôle de Pékin ont appuyé sur le bouton "décollage". La mission Chang'e-5 entre dans sa phase la plus périlleuse, celle qui fait entrer la Chine dans le tout premier cercle des puissances spatiales. En effet, à ce jour, seuls les Etats-Unis et l'Union soviétique ont réussi à faire redécoller un engin depuis la surface d'un autre astre, en l'occurrence notre petit satellite artificiel. Ainsi, le véritable exploit qui se joue actuellement à 385 000 kilomètres de notre plancher terrestre n'est pas tant la collecte d'échantillons réussie même si elle était particulièrement périlleuse - utiliser une foreuse pour descendre en profondeur, récolter plus de 2 kilogrammes de roches à l'aide d'un bras robotique et les mettre dans un container -, que la mise à feu du véhicule d'ascension (500 kg) doté de son propre système de propulsion. Une fois en orbite et après plusieurs manoeuvres celui-ci viendra s'amarrer automatiquement avec le module de service qui l'attend plus haut. Puis le container, avec sa précieuse cargaison, sera alors transféré d'un vaisseau à l'autre. Une opération qui devrait durer au moins deux jours. Si elle réussit, le voyage de retour en direction de la Terre commencera : le module de service prendra une trajectoire trans-terrestre pour un vol de quelques jours. A 5 000 kilomètres de la Terre, la capsule d'échantillons se séparera du vaisseau pour une descente de vingt minutes à 45 000 km/heure à travers l'atmosphère. Elle devrait atterrir dans le comté de Siziwang, dans la région autonome de Mongolie intérieure le 16 septembre.

Un moment décisif pour tout le programme lunaire

D'ici là, l'Empire du Milieu joue gros et les prochaines heures seront donc décisives. L'amarrage en orbite est une technologie que les Chinois maîtrisent - ils ont déjà réalisé la jonction de deux modules (les stations Tiangong-1 et 2 en 2017), tout comme celle de la rentrée dans l'atmosphère : une capsule de descente a déjà été testée en 2014 avec la mission Change'e5T1. Ce n'est pas le cas du décollage depuis la lune. Certes, la mission Chang'e-5 a un vrai objectif scientifique. Le site d'atterrissage sur la lune dans l'Océan des tempêtes à quelques kilomètres de Mons Rünker, est un massif plus jeune que les plaines visitées par les missions américaines Apollo et russes (Luna) dans les années 1970. La roche récoltée a entre 1 et 2 milliards d'années seulement. Officiellement, la Chine a promis de mettre une partie de ces échantillons à la communauté scientifique internationale. En France, les laboratoires du CRPG de Nancy et de l'IPGP pourraient en être les heureux bénéficiaires.

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Reste que la réussite de la mission Chang'e-5, sera avant tout, un exploit à visée politique. D'abord à l'intérieur du pays où le programme spatial passionne les Chinois. Si le gouvernement communique peu en dehors de ses frontières, il en fait un véritable outil de propagande du régime et un motif de fierté nationale. Ensuite, à l'extérieur, en direction des autres nations. La question n'est pas de savoir si la Chine s'impose comme une grande puissance spatiale - elle l'est déjà - mais plutôt quelle est sa place sur le podium ? Dans la fameuse course au retour sur la Lune, exit la Russie qui, pourtant lui a transmis bon nombre de ses technologies, mais se trouve depuis longtemps dépassée faute de moyens. Exit l'Europe qui n'a jamais eu d'ambition claire et affirmée. Reste les Etats-Unis toujours auréolés, depuis les missions Apollo, du rang de leader.

Refaire toutes les étapes de la conquête spatiale

Ce à quoi aspirent les Chinois, c'est méthodiquement, refaire une à une toutes les étapes de la conquête spatiale pour en maîtriser chacune des technologies. En y mettant les moyens : en cas d'échec, chaque mission est doublée, c'est-à-dire que les sondes sont construites en double avec une remplaçante prête à prendre la place. Le programme Chang'e d'exploration lunaire se déroule donc depuis quinze ans avec une précision de métronome. En 2007, Chang'e-1 fut placée en orbite lunaire afin de cartographier certaines régions, avant d'être rejointe en 2010 par Chang'e-2. Puis, les missions Chang'e-3 et Change'e-4 ont consisté à aller atterrir à la surface de notre satellite artificiel pour déposer des rovers - d'abord Yutu-1 en 2013, puis Yutu-2 en 2019 sur la face cachée.

Maintenant Chang'e-5 qui sera suivie de Chang'e-6 ont pour but de rapporter des échantillons. Enfin, à l'horizon 2023, Chang'e-7 consistera à explorer via un nouveau rover, le pôle Sud, une région très convoitée parce qu'elle renferme de la glace et dont les sommets se trouvent en permanence exposés à la lumière. Les années 2025-2030 n'ont pas encore été dévoilées. Elles passeront vraisemblablement par la mise en place d'une station permanente. D'abord inhabitée. Mais nul doute que l'objectif final consiste à y installer un ou plusieurs astronaute(s) (Taïkonaute) pour y planter le drapeau chinois, avant de l'occuper de façon permanente. C'est ce calendrier qui pourrait s'accélérer avant la fin de la décennie qui a poussé Donald Trump à lancer le programme Artémis avec les mêmes ambitions. Pas sûr que cette marche en avant soit aussi méthodique ni aussi financée que celle des Chinois qui, d'ici à quelques années, pourraient rafler le titre de "première puissance spatiale mondiale".