Certains mythes ont la peau dure. Aujourd'hui encore, nombre de patients ou de spécialistes attribuent les troubles psychiques à un déséquilibre chimique de notre cerveau. Selon eux, la dépression trouverait sa source dans un manque de sérotonine, l'un des messagers chimiques permettant aux neurones de communiquer entre eux. Et les antidépresseurs viendraient pallier ce dérèglement. En quelque sorte, le rôle du psychiatre consisterait à rééquilibrer la chimie du cerveau.

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Bien qu'elle semble intuitive, cette idée ne repose sur aucune base scientifique. Il n'existe pas à ce jour de théorie concernant un déséquilibre chimique du cerveau. La psychiatrie n'a même jamais émis cette hypothèse ! Entendons-nous bien. Cela ne veut pas dire que les différents troubles psychiques ne possèdent pas une composante biologique. Cependant, parler de mauvais dosage de molécules est fallacieux. Petit retour en arrière : dans les années 1960, la piste d'un déséquilibre chimique a bien été étudiée pour les catécholamines, une famille de molécules dont les plus courantes sont l'adrénaline, la noradrénaline et la dopamine. Mais, dès 1965, les Dr Joseph Schildkraut et Seymour Kety livrent leur verdict dans une revue scientifique : "Les études cliniques sont limitées et les résultats non concluants. Il n'est donc pas possible de confirmer ou de rejeter cette hypothèse sur la base des données disponibles."

En 1978, l'Association américaine de psychiatrie clôt le sujet en déclarant : "L'origine des troubles psychiatriques provient d'une interaction complexe du physique, du psychique et de facteurs sociaux. Les traitements peuvent être dirigés vers un ou plusieurs de ces trois piliers." Depuis, ce grand principe guide l'ensemble des médecins. Malgré tout, plus d'un demi-siècle plus tard, l'hypothèse du déséquilibre chimique persiste. Pourquoi ?

La dépression n'est pas une maladie du cerveau

La raison principale est sans doute économique. Pendant longtemps, des entreprises pharmaceutiques véhiculaient des messages évoquant un manque de neurotransmetteurs afin de mieux vendre leurs médicaments. C'était notamment le cas dans les années 1980. Depuis, plusieurs antidépresseurs ont fait leurs preuves. De fait, les laboratoires ne font plus la promotion active de cette hypothèse. Malheureusement, l'industrie des compléments alimentaires a repris le flambeau ! Par exemple, il est très facile d'acheter sur Internet des cachets de dopamine afin de "rééquilibrer notre chimie cérébrale". Une boîte de 60 gélules coûte environ 30 euros, un tarif plus élevé que celui des antidépresseurs ! Tout cela est absurde. Rappelons que nous n'avons pas de véritables tests pour mesurer les taux de neurotransmetteurs dans le cerveau. Certaines méthodes indirectes et imprécises, basées sur des prélèvements salivaires, existent. Mais elles ne changent pas le problème de fond : nous ne savons pas à un moment donné quel est le niveau précis de dopamine dans le cerveau d'un individu. Or cela n'empêche aucunement le business juteux des comprimés de se développer.

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L'antipsychiatrie primaire que l'on voit parfois dans les cabinets alimente aussi les croyances : certains psychiatres donnent des antidépresseurs car ils considèrent la théorie du dérèglement comme vraie. Ils véhiculent donc de fausses informations, prétendant que les troubles psychiques relèvent d'un problème biologique dans le cerveau de l'individu. Or, encore une fois, ceci est loin d'être vrai. Certes, la dépression "touche" bien l'organe principal de notre système nerveux. Il est même possible d'apercevoir des signatures neuronales de ce trouble de l'humeur et comme précisé plus haut, les antidépresseurs peuvent améliorer l'état du patient. Mais, paradoxalement, associer la dépression à une maladie du cerveau se révèle aussi très faux.

Les vrais spécialistes le savent : il n'est pas possible de comprendre pourquoi et comment une personne déprime en observant uniquement notre matière grise. Il ne s'agit pas d'une simple histoire de chimie et de neurones. La dépression touche des personnes qui ont leur histoire personnelle, leur subjectivité, leurs expériences de vie et il faut prendre en compte tous ces éléments afin de pouvoir les soigner. Se focaliser uniquement sur l'individu dans le cas de troubles psychiques ouvre la porte à de l'abus de personnes en situation de détresse. Face à cela, il nous faut une réponse systémique afin d'éviter les dérives.