Enfin ! Cela faisait déjà plusieurs années que, chaque automne, le suspens montait. La Française Emmanuelle Charpentier allait-elle recevoir le prix Nobel de chimie ? Ce matin, à 11h30, la consécration est arrivée. La généticienne de 51 ans s'est vue décerner la plus prestigieuse des récompenses. Elle partage le prix avec la chercheuse américaine Jennifer Doudna, 56 ans. Ensemble, les deux femmes ont mis au point en 2012 des "ciseaux moléculaires", capables de modifier le génome de n'importe quel être vivant. Cet outil, connu sous le nom de Crispr-Cas9, a révolutionné la biologie. "Seule l'imagination peut fixer la limite de son utilisation", a salué le jury du Nobel.
Leur découverte avait déjà valu aux deux scientifiques une soixantaine de prix prestigieux. Il faut dire que leur invention s'était très rapidement imposée dans les laboratoires de recherche du monde entier. Car si les biologistes savaient déjà modifier le génome, les techniques qui existaient jusqu'alors, limitées, coûteuses et lentes, ne s'étaient jamais démocratisées. "Si Crispr-Cas 9 a connu un succès tellement fulgurant (...) c'est qu'il est plus efficace, plus rapide, moins cher, aussi simple que sophistiqué. Il est "mignon". Et il permet de bricoler - un vrai couteau suisse", expliquait Emmanuelle Charpentier à L'Express en 2016.
Infatigable globetrotteuse
Rien ne prédestinait la Française, née à Juvisy-sur-Orge en banlieue parisienne d'un père responsable des espaces verts et d'une mère cadre dans un hôpital psychiatrique, à un tel parcours. Elle fera pourtant un sans-faute. Etudes à l'Université Pierre-et-Marie Curie, doctorat de microbiologie à l'Institut Pasteur, post-doc aux Etats-Unis... Infatigable globetrotteuse, elle passe ensuite par l'Autriche et la Suède, avant de poser ses valises à Berlin, en Allemagne, où elle dirige aujourd'hui le département de régulation de la biologie de l'infection de l'Institut Max Planck, ainsi qu'un nouveau laboratoire sur les sciences des pathogènes.
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En parallèle, la chercheuse suit de près les activités de Crispr Therapeutics, la start-up qu'elle a co-fondé aux Etats-Unis pour appliquer Crispr-CAS9 à la médecine humaine. Dans son viseur : la bêta-thalassémie et la drépanocytose, deux maladies causées par un même gène défectueux, mais aussi certains cancers du sang. L'espoir : que les "ciseaux" puissent "réécrire" les gènes en cause, pour corriger les mutations pathologiques impliquées dans ces pathologies. Les essais cliniques chez l'homme ont démarré en 2018. Il faudra attendre leurs résultats pour savoir - enfin - si cette invention sera bien à la hauteur des espoirs qu'elle suscite dans le champ de la santé.
L'attribution du prix Nobel aux deux femmes viendra peut-être clore une controverse qui court depuis maintenant plusieurs années aux Etats-Unis. Un chercheur concurrent du Massachussets Institute of technology, Feng Zhang, leur contestait en effet devant les tribunaux administratifs l'attribution des brevets sur Crispr-Cas9. Le 10 septembre, la justice américaine avait rendu une première décision en sa faveur, mais qui ne suffisait toutefois pas à clore le dossier. Les membres du jury du Nobel, eux, ont tranché.
