Le suspens durait depuis plus d'une semaine après une série d'annulations et de reports. Avec un incroyable imbroglio où la Federal aviation administration (FAA) a d'abord refusé de donner son accord estimant que l'engin n'était pas sûr, ce qui a provoqué la colère d'Elon Musk. Nul ne pourra dire si cette tension a pesé (il a obtenu son autorisation le 2 février) mais le milliardaire sud-africain a vu son prototype SN9 s'écraser au sol, vraisemblablement à cause d'un problème de moteur. Tout avait pourtant bien démarré hier soir : à 21h25 (heure française), la fusée reconnaissable à ses petits ailerons, a décollé sans encombre jusqu'à - 3 minutes et 30 secondes plus tard -, atteindre son apogée à une dizaine de kilomètres d'altitude. Là, l'engin a commencé une descente rapide (environ 60 mètres par seconde) en piquant du nez ; puis, il a rallumé ses moteurs, utilisé ses ailerons pour se placer à l'horizontal et entamé une chute en vol plané. Tel est l'enjeu du Starship : accomplir cette phase de descente à l'horizontal en maîtrisant sa stabilité afin de freiner plus rapidement. Hier, cela a parfaitement fonctionné. Sauf que, un peu plus de 6 minutes après le lancement, Starship SN9 a rapidement pivoté pour se remettre à la verticale, ; il a rallumé ses moteurs mais manifestement un seul des trois a fonctionné, avant de s'écraser quelques mètres à côté de son pas de tirs, sous l'oeil médusé de centaines de milliers de fans qui suivaient le direct sur internet. Cette dernière phase, celle de l'atterrissage en douceur n'était pas, a priori, la plus compliquée à maîtriser.
Une obstination sans borne
Certes, il s'agit là d'un nouvel échec. Mais le Starship n'est, à l'heure actuelle, qu'un prototype et le milliardaire sud-africain avance à grand pas. Souvent encensé voire adoré par ses fans, Elon Musk, prouve qu'il n'est pas qu'un visionnaire. Après tout, annoncer la colonisation de Mars est une vieille antienne, notamment de la littérature de Science-fiction - d'Arthur C. Clark dans sa trilogie de l'espace il y a 35 ans, à la Guerre des Mondes de HG Wells il y a plus d'un siècle. En revanche, le patron de Space X et de Tesla possède une qualité qui vaut tout l'or du monde : une obstination à toute épreuve que le lancement raté d'hier a de nouveau montrée ! Un petit retour en arrière s'impose : le lanceur Starship est considéré comme celui qui remplacera à terme toute la gamme des Falcon. Surtout, avec une puissance phénoménale grâce à ses 28 moteurs Raptor, il pourra mettre jusqu'à 100 tonnes de charge utile en orbite basse.
Et comme les derniers Falcon il a donc la particularité d'être réutilisable, un point crucial pour les ambitions de colonisation martiennes qui nécessitera un grand nombre de lancements : Musk promet d'envoyer 1 million de personnes sur la planète Rouge d'ici à 2050, ce qui équivaut à 1 000 tirs de Starship avec 100 terriens à son bord tous les vingt-six mois (lorsque la Terre et Mars sont au plus près) pendant plus d'une décennie ! Dans sa configuration définitive, l'engin sera un monstre de 122 mètres de haut pour 9 de largeur. Il boxe dans la catégorie des super poids lourds et historiquement, n'a qu'un concurrent : la fameuse fusée Saturn V qui a permis l'épopée Apollo vers la Lune des Américains dans les années 1960. A un détail près : il a fallu une grosse décennie à l'Agence spatiale américaine (Nasa) pour développer son géant. Elon Musk a, pour la première fois évoqué son Starship fin 2017, c'est-à-dire, grosso modo, il y a seulement trois ans. Et c'est là que l'opiniâtreté d'Elon Musk, transmise ou plutôt imposée à ses quelque 3 000 ingénieurs qui travaillent sur sa base de lancement à Boca Chica (Texas), en bordure du golfe du Mexique, est bluffante.
Un rythme effréné
Une série de premiers prototypes sont construits mi-2019 et ont servi à des essais statiques (au sol), enquillant moult déconvenues en novembre 2019, février et avril 2020 - ce dernier explose provoquant de sévères dommages sur la base. Mais à chaque fois, Musk et ses hommes accélèrent. "Il y a chez lui une culture de l'expérimentation qui permet d'avancer très vite", explique non sans admiration Christophe Bonnal, ingénieur expert à la direction des lanceurs du Centre national d'études spatiales (CNES). Les standards des grandes agences spatiales comme la Nasa exigent des normes de réussites très élevées avant de passer à l'étape suivante dans le développement de tout programme. Chez Space X même si la moitié des objectifs sont atteints, on poursuit... A un rythme effréné : il y a un an seulement, étaient construits d'autres réservoirs pour être testés toujours en mode statique. Puis en avril et mai 2020, étaient édifiés Starship SN5 et SN 6 pour éprouver les premiers décollages. L'un d'eux s'envole en août, certes pour un saut de puce à 150 mètres d'altitude avant de redescendre et de se poser en douceur. Il s'agit d'un gros bidon qui a encore des allures de "silos à grains", sans grâce, mais qui valide les points importants du programme Starship, à savoir la propulsion, le design des réservoirs ainsi que leurs matériaux (de fines tôles d'acier inoxydables) et les systèmes, appelons-les la "plomberie", qui relient les différents éléments.
Depuis, ces six derniers mois, d'autres tirs se sont succédé avec des améliorations. L'exemplaire SN8 était le premier à disposer de cônes et d'ailerons qui lui font une silhouette reconnaissable entre toutes et qui permettent surtout, d'effectuer un véritable vol d'essais. Pour Noël, Musk a offert à ses aficionados le premier grand tir de Starship, le 24 décembre, avec cette mission SN8. L'engin a atteint douze kilomètres d'altitude avant d'exploser à l'atterrissage. Mais là encore, certains observateurs y ont vu un échec ; le patron de Space X lui s'est dit satisfait de l'essai. A juste titre : le prototype SN8, une fois son apogée atteint, a réussi son incroyable phase de descente en basculant à l'horizontal avant de se remettre à la verticale juste avant son atterrissage raté. En réalité les ingénieurs ont ainsi validé cette manoeuvre de pivotement pour freiner la fusée dans sa phase de descente. Le crash final était vraisemblablement lié à un manque de pression du carburant qui n'a pas assez ralenti la fusée juste avant de toucher le sol. Ce 2 février, avec le prototype SN9, c'est exactement le même scénario de l'échec qui s'est répété.
Et demain ? Alors que la FAA refusait de donner son autorisation, provoquant la colère de Musk qui n'a pas manqué de fustiger la lenteur de l'administration "fondamentalement inefficace", et qui en l'état "ne permettrait jamais d'aller sur Mars", jeudi 28 janvier, les hommes de Space X ont amené sur leur pas de tirs le Starship SN10, un nouveau prototype amélioré, afin de montrer que leur programme ne prendrait pas de retard. Son lancement dans les prochains jours visera à réussir enfin un atterrissage contrôlé afin que le Starship soit récupéré et d'effacer les ratés des prototypes SN8 et SN9. Peu importe, Elon Musk a déjà annoncé accélérer encore le programme Starship : il promet de sauter plusieurs étapes pour se concentrer sur un prototype SN15 en promettant de nouvelles améliorations. En réalité, Space X ne s'est jamais aussi bien portée. En 2020, la société a réalisé 26 tirs (contre 21, son dernier record, en 2018) notamment pour le compte de la Nasa et pour développer sa propre constellation de satellites Starlink. Surtout, contrairement à ses concurrents, elle a récupéré à 23 reprises le premier étage de son Falcon 9 ! Une fiabilité qui impressionne.
A commencer par la Nasa qui peine à avancer dans son programme SLS de super lanceur, mais aussi le Pentagone qui lui a passé plusieurs contrats et enfin Microsoft. Le géant de l'informatique a lancé son propre projet (Azur Space) d'internet haut débit par satellites et s'est associé à Space X. Autant de juteux contrats qui permettent au milliardaire sud-africain d'avancer sur ses projets de conquête spatiale qui demeurent son ambition première. L'échec du 2 février prouve qu'il lui faudra vraisemblablement plus de temps que les dates avancées - Space X visait un premier vol inhabité de son Starship en direction de la planète Mars en... 2022 ! Le calendrier est pour beaucoup intenable. Mais avec la persévérance dont il fait preuve, Elon Musk n'a pas fini de surprendre.
