C'est un sujet tellement important que les organisateurs du grand congrès de cancérologie qui se tient ce week-end à Paris ont choisi de le présenter en ouverture de leur première conférence plénière. Pas de traitement révolutionnaire pourtant, mais une étude démontrant que la pollution aux particules fines est bien à l'origine des cancers du poumon qui apparaissent parfois chez les non-fumeurs. Si une corrélation avait pu être établie de longue date, il manquait jusqu'ici un mécanisme causal. "Il pouvait y avoir des facteurs confondants, la pollution pouvait masquer la cause réelle. Mais maintenant nous savons que ce n'est pas le cas, il y a bien un lien direct", explique à L'Express Charles Swanton, chercheur au Francis Crick Institute et auteur principal de l'étude.

Pour les cancérologues, encore trop souvent démunis face à ce redoutable tueur, cette démonstration représente une puissante invitation, pour les pouvoirs publics, à agir pour réduire cette pollution due notamment à la circulation routière. "C'est essentiel car l'incidence du cancer du poumon chez les non-fumeurs augmente partout dans le monde, en particulier chez les femmes", souligne le Dr Suzette Delaloge, oncologue à Gustave-Roussy, qui n'a pas participé à l'étude. Selon différentes estimations, cette maladie ferait actuellement environ 300 000 morts par an dans le monde. Et si le risque individuel de développer un cancer du poumon à cause de la pollution est beaucoup plus faible que celui lié à la cigarette, il concerne une large part de la population, exposée involontairement à ces particules - ce sont des "tueurs silencieux", insiste Charles Swanton.

Le coupable : l'inflammation

"Classiquement, on dit que le cancer est causé par des mutations génétiques dans les cellules. Mais ce modèle ne fonctionnait pas ici, car les particules fines n'entraînent pas directement de mutations dans les cellules des poumons. Par ailleurs, les mutations impliquées dans ces tumeurs sont très répandues, et pourtant tout le monde ne développe pas de cancer. Donc il y avait forcément autre chose", rappelle le scientifique. Il lui aura fallu une dizaine d'années de recherche, des collaborations internationales et des techniques de pointe pour trouver de quoi il s'agit : l'inflammation due à ces polluants.

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Il a d'abord reconfirmé l'association épidémiologique entre hausse des concentrations de particules fines et augmentation du risque de cancer, grâce à des données sur plus de 400 000 personnes au Royaume-Uni, à Taïwan et en Corée du Sud. Ensuite, son équipe a analysé des biopsies pulmonaires de patients normaux et de malades. Alors que tous portaient les mutations retrouvées dans les cancers, seuls les malades présentaient une réaction inflammatoire au niveau des poumons. "Les particules provoquent l'arrivée de macrophages qui vont libérer une interleukine, l'IL1-bêta. Cette molécule va pousser un certain type de cellules pulmonaires à se transformer en cellules souches, capables de proliférer. Et si cela arrive dans des cellules porteuses d'une mutation sur un oncogène, alors le processus tumoral s'enclenche", explique le chercheur.

Un mécanisme confirmé en laboratoire, par l'étude de souris, porteuses ou non du gène muté, et exposées ou non à la pollution. "Les cancers étaient beaucoup plus fréquents chez les souris à la fois porteuses des mutations et exposées à la pollution", détaille Charles Swanton. Il a également montré sur des modèles animaux que si l'interleukine est bloquée, alors les souris, même avec la mutation et exposées aux particules, n'auront pas de tumeur. Des résultats d'autant plus intéressants qu'il a par ailleurs été montré que chez l'homme, l'administration d'un anti-interleukine IL1-bêta réduisait le risque de cancer. En effet, en 2017, un laboratoire a réalisé un essai clinique où cette molécule était donnée à des patients pour prévenir la survenue de maladies cardiovasculaires. "Les autorités sanitaires américaines ont demandé que les patients soient suivis assez longtemps, pour vérifier que le traitement n'induisait pas de tumeurs. Mais c'est le contraire qui s'est passé !", raconte encore le chercheur. Pourrait-on, demain, prévenir l'apparition de tumeurs en donnant un simple médicament aux individus les plus exposés à la pollution de l'air ? "Pourquoi pas, surtout si on n'arrive pas à réduire la pollution de l'air, s'exclame le chercheur. Après tout, on donne bien des statines et de l'aspirine pour prévenir les crises cardiaques".

Vapotage et pollution, mêmes risques ?

En attendant d'en arriver là, il faudra toutefois trouver un moyen de cibler les individus les plus à risque, ce qui reste aujourd'hui un défi. Pour cela, de nombreuses questions restent à résoudre. Par exemple, pourquoi des mutations apparaissent-elles si elles ne sont pas dues à la pollution ? "Est-ce que c'est seulement lié au vieillissement, ou y a-t-il d'autres raisons ?", s'interroge Suzette Delaloge. Il faudra aussi expliquer pourquoi tous les individus porteurs d'une mutation et exposés à la pollution ne tombent pas systématiquement malades - y a-t-il des facteurs protecteurs, par exemple ? "Nous voulons aussi comprendre pour quelles raisons l'interleukine agit sur certaines cellules et pas sur d'autres, et surtout pourquoi elle modifie ces cellules. Cela va nous occuper au cours des prochaines années", assure Charles Swanton.

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Plus largement, le chercheur se demande si ce mécanisme ne pourrait pas aussi expliquer une partie des cancers du poumon chez les fumeurs. "Généralement, elle cause des mutations spécifiques, mais celles-ci sont absentes dans 10% des tumeurs dues au tabac", indique Charles Swanton, qui se dit surtout inquiet pour les vapoteurs.

"La fumée émise par les cigarettes électroniques pourrait très bien avoir le même effet que la pollution chez les non-fumeurs. Nous manquons de recul à ce sujet", explique-t-il. Surtout, son travail plaide pour approfondir les recherches sur les autres polluants environnementaux considérés comme des carcinogènes. Trop souvent, l'absence de relation causale démontrée justifie l'inaction. Là aussi, mettre au jour des mécanismes donnerait des arguments irréfutables aux autorités sanitaires pour mieux protéger la population.