Procrastination : nom féminin en provenance du latin procrastinatio. Tendance à ajourner, à remettre systématiquement au lendemain. Si la lecture des plus indolents s'est peut-être arrêtée à la découverte de l'énoncé barbare du dictionnaire Larousse, d'autres ont sans doute ajouté cet article à leur liste de tâches à venir. Combien le liront vraiment ? L'étude menée par une équipe de chercheurs et chercheuses de l'Inserm, du CNRS, de Sorbonne Université et de l'AP-HP réunis au sein de l'Institut du Cerveau à Paris met sur la table quelques éléments de réponse.
Publiés fin septembre, les travaux regroupés dans Nature Communications visent à décrypter la manière dont notre cerveau se comporte lorsque nous procrastinons. "Nos recherches, basées sur l'imagerie fonctionnelle et des tests comportementaux, ont permis d'identifier la région du cerveau où se joue la décision de procrastiner : le cortex cingulaire antérieur", se félicite auprès de L'Express Raphaël Le Bouc, un des auteurs de l'étude.
Calcul coût-bénéfice
Le neurologue à l'AP-HP a dirigé avec son confrère Mathias Pessiglione, chercheur à l'Inserm, une batterie de tests à 51 volontaires. "Notre intuition était que la procrastination s'explique par le fait que plus une tâche est inscrite dans le futur, moins elle paraît ingrate. C'est ce qu'on appelle la dévaluation par rapport à un délai", témoigne Mathias Pessiglione. Pour confirmer cette hypothèse, le premier exercice proposé aux cobayes visait à repérer les mécanismes cérébraux qui s'opèrent lorsqu'un individu est confronté au choix d'écarter une injonction.
A tour de rôle, chacun devait attribuer de manière subjective une valeur à un effort. "Par exemple, sur quelle échelle de pénibilité je place l'action de faire la vaisselle ou celle de ranger ma chambre", appuie Raphaël Le Bouc. Il leur a ensuite été demandé d'effectuer la même opération de classification avec les récompenses. "Il était alors question d'indiquer leurs préférences entre obtenir une petite récompense rapidement ou une grande récompense plus tard. Il leur a également été demandé de savoir ce qu'ils préféraient entre un petit effort à faire tout de suite ou un effort plus important à faire plus tard", complète le scientifique.
Pendant ce temps-là, l'imagerie médicale observait quelle région cérébrale s'activait lors de la prise de décision. "Les données d'imagerie ont révélé l'activation d'une région cérébrale appelée cortex cingulaire antérieur. Cette région a pour rôle d'effectuer un calcul coût-bénéfice en intégrant les coûts (efforts) et les bénéfices (récompenses) associés à chaque option", notait le rapport de l'Inserm transmis à la presse lors de la publication de l'étude. "La région répond à la question suivante : l'effort sera-t-il plus pénible demain ?" constate Mathias Pessiglione.
Délai déceptif
La question est aussi opérante pour les récompenses. "Faire un effort pour avoir un cadeau tout de suite va vous stimuler instantanément. Le même cadeau, le lendemain, ou dans le mois suivant, n'aura plus la même attractivité à vos yeux. Les récompenses ont le même délai déceptif", explique Mathias Pessiglione. C'est sur la réponse à ces questions simultanées que se fonde le calcul coût-bénéfice.
La tendance à la procrastination peut donc se mesurer par deux tests. Dans le premier, les participants doivent choisir entre produire un effort le jour même pour obtenir immédiatement la récompense associée ou bien faire un effort le lendemain et patienter jusque-là pour obtenir la récompense. Pour le second test, les participants devaient remplir plusieurs formulaires assez fastidieux, comme un document administratif de renouvellement de passeport et les renvoyer sous un mois maximum pour être indemnisés de leur participation à l'étude.
On observe des délais différents pour renvoyer les papiers lors du second test, ce qui confirme un profil type plus ou moins sensible à la procrastination esquissé lors du premier. "La procrastination s'explique par notre tendance à décompter plus vite les efforts dans le temps que les récompenses. En d'autres termes, on juge que le faire tout de suite serait gratifiant mais pénible, tandis que le faire plus tard paraît beaucoup moins pénible et pas tellement moins gratifiant", constate Raphaël Le Bouc. Il existe des individus qui sont plus ou moins disposés à procrastiner.
Modèle mathématique
Ces études ont permis d'aboutir à un modèle mathématique prédisant les propensions à remettre à plus tard. Ce dernier s'est révélé capable de prédire le délai pris par chaque participant à renvoyer le formulaire dûment rempli. Ces recherches pourraient aider à développer des stratégies individuelles afin de ne plus repousser sans cesse des corvées qui sont pourtant à notre portée, conclut l'étude.
"Il peut être utile de fractionner les efforts, les rendant moins pénibles dans le temps, et de rapprocher le sujet de la récompense", propose Mathias Pessiglione. Le chercheur invite également à éviter ce qu'il appelle "les diffractions", ces stratégies qui visent à privilégier d'autres tâches qui apparaissent comme moins pénibles pour éviter de s'atteler à la corvée principale et ainsi soulager sa conscience. Voilà une autre manière de procrastiner. Plus inattendue !
