Les scientifiques français sont des Français comme les autres. Et autant dire qu'au pays du nucléaire (plus de 70% de notre production d'électricité), ses habitants ont toujours eu un rapport compliqué voire contrarié avec l'atome. "Il faut remonter à la Seconde Guerre mondiale et au bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki pour comprendre la méfiance et les critiques du monde scientifique," rappelle Sezin Topçu, historienne des sciences à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Cette suspicion va durer plus d'un demi-siècle notamment lorsque le Général De Gaule met définitivement l'Hexagone sur les rails du nucléaire civil à la fin des années 1950. "Entre-temps, de l'eau a coulé sous les ponts et vous comprenez alors que pour les jeunes ingénieurs aujourd'hui, cette industrie a longtemps été perçue comme vieillotte et peu innovante, explique Julie Champion, enseignante et chercheuse au laboratoire Subatech à l'IMT Atlantique. Dans le monde de l'énergie, ils ont longtemps été plus attirés par les énergies renouvelables."
Un gros trou d'air après l'accident de Fukushima
Il faut dire aussi que, récemment, la filière est passée par un gros coup d'air après la catastrophe de Fukushima (2011), l'annonce de la fermeture de Fessenheim (2018), les retards dans le dossier Flamanville ou encore l'abandon du projet Astrid (2019). Depuis, les choses changent. "Chez les jeunes générations, il y a une prise de conscience du rôle que le nucléaire peut jouer dans la transition énergétique", résume Cécile Arbouille, déléguée générale du Groupement des industriels français de l'énergie nucléaire (GIFEN) qui regroupe les professionnels de la filière.
C'est la génération Jancovici, plus pragmatique que dogmatique et qui, comme le célèbre expert du climat, ingénieur comme eux (Polytechnique) et enseignant dans le même type d'école (École des Mines), considèrent l'atome comme un moindre mal indispensable ou la solution incontournable pour sortir des énergies fossiles et tendre vers un mix énergétique le moins carboné possible. Enfin, au sein même de la population française, les positions sur le nucléaire ont considérablement changé en une décennie. Le baromètre de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) en témoigne année après année : les Français ont "un regard à postériori sur le programme nucléaire civil qui est devenu très bienveillant", notent ses rédacteurs en 2022. Ainsi 60% d'entre eux affirment que la construction de centrales a été une "bonne chose" et 44% plaident pour de nouvelles centrales.
Depuis deux ans, une feuille de route plus claire
"Il faut aussi reconnaître que le discours d'Emmanuel Macron au Creusot en décembre 2020, marque un tournant. En pleine pandémie il est le seul en Europe à remettre la question du nucléaire sur la table en assurant qu'il est notre avenir énergétique et écologique", ajoute Sezin Topçu. Une conviction qui s'est traduite dans les actes au début de l'année 2022 avec l'annonce du lancement de la construction de 6 EPR (Evolutionary power reactor) de deuxième génération d'ici à 2050. De quoi donner un véritable coup de fouet à l'ensemble de la filière. "Avec, en plus, les différents projets de petits réacteurs (SMR), il nous faudra deux fois plus d'ingénieurs qu'aujourd'hui, c'est-à-dire 4 000 de plus chaque année", calcule Cécile Arbouille. Rien que les 6 nouveaux EPR représenteraient un chantier (qui est loin d'être arrêté) à 50 milliards d'euros et... 30 000 salariés : 20 000 pour la construction, 10 000 pour l'exploitation et la maintenance. Tous ne sont pas des ingénieurs et la filière manque aussi de techniciens dans des métiers essentiels et en tension : chaudronniers, soudeurs, mécaniciens, tuyauteurs, contrôleur, logisticiens ou encore électriciens.
Au total, la filière nucléaire compte 220 000 emplois salariés dont une bonne moitié d'ingénieurs. Difficile pourtant de comptabiliser combien sont ceux qui, à la sortie de leur école, rejoignent le monde de l'atome puisque leur formation est assez généraliste. Quelques diplômes en revanche sont davantage ciblés vers le génie nucléaire (ou génie atomique), généralement au niveau des Masters. Une poignée d'écoles en forment à l'instar de l'Institut national des sciences et techniques nucléaires (INSTN) à Saclay, l'École nationale supérieure de physique, électronique, matériaux (INP - Phelma) à Grenoble, le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) à Paris, l'École des Mines de Saint-Etienne et l'IMT Atlantique. En ce qui concerne cette dernière, "on enregistre une hausse d'environ 20% d'étudiants en plus par an, si bien que sur l'ensemble de nos formations une centaine ira vers le nucléaire, notamment au sein de notre Master spécialisé sans l'ingénierie avec de 25 à 30 personnes", détaille Julie Champion.
Et pour chaque promotion, aucun problème d'embauche. "Nos élèves sont très demandés, dès leur stage puisque nous recevons énormément d'offres, poursuit Julie Champion. La grande majorité a même signé un contrat en CDI avant même d'avoir terminé leur cursus." Avec un premier salaire aux alentours de 43 000 euros. De quoi susciter un grand nombre de carrières.
