Les rapports accablants s'empilent sur les bureaux de l'IHU Méditerranée infection et ceux des autorités administratives et pénales. Après celui de l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), qui a placé l'institut marseillais sous tutelle en juin dernier, c'est au tour de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGESR) d'étriller l'IHU.

LIRE AUSSI : Probable successeur de Didier Raoult, Pierre-Edouard Fournier face aux critiques

Ce document, consulté par La Provence, confirme que l'IHU de Marseille a été pendant des années le théâtre de nombreuses dérives, tant sur le plan social que sanitaire. Il s'agit d'un rapport provisoire, puisqu'il se trouve en phase de contradictoire : l'IHU a encore le temps de répondre aux problèmes soulevés et de les corriger avant la publication du rapport final. Cependant, même si la direction accepte de se réformer en profondeur, comme l'a affirmé Pierre-Edouard Fournier, probable et déjà contesté successeur de Didier Raoult, il lui faudra probablement plus de quelques semaines, tant la liste des dysfonctionnements pointés par l'IGAS est longue.

Un management "par la terreur"

Sur le management, l'IGAS et l'IGESR décrivent, comme lors d'un précédent rapport - publié en 2015 mais inexplicablement tombé aux oubliettes - l'extrême concentration des pouvoirs dans les mains d'un Didier Raoult "omnipotent", ainsi que l'absence de contre-pouvoir. Directeur de l'IHU, membre du conseil d'administration ou ne siègent quasiment que des proches, il contrôle ainsi tous les services, de la recherche à la formation en passant par le soin. L'IGAS dénonce un management "par la terreur" et une "logique de soumission" du personnel.

LIRE AUSSI : A l'IHU de Didier Raoult, un cluster Covid-19, beaucoup de questions... et des tensions

L'IGAS indique que le débat ou le contradictoire n'a que rarement sa place au sein de l'IHU, confirmant les propos rapportés dans une précédente enquête de L'Express. "Il y a toute une partie de l'IHU qui fonctionne en vase clos, avec un chef qui n'est jamais contredit et qui exerce une véritable emprise, qui n'hésite pas à écraser et à mépriser publiquement ceux qui ne sont pas d'accord avec lui", dénonçait par exemple un employé de l'IHU. Une plainte loin d'être isolée, selon les auditions menées par l'IGAS, puisque sur les 300 employés ou ex-employés interrogés par les inspecteurs, une cinquantaine a fait part "d'une situation allant du malaise à une forte souffrance liée à leur activité professionnelle". Tous ont réclamé l'anonymat, redoutant des représailles professionnelles.

Des prescriptions médicales à l'encontre du code de la santé publique

Le volet sanitaire n'est pas plus tendre, puisqu'il montre que les patients soignés à l'IHU reçoivent "des prescriptions qui ne respectent pas le code de la santé publique, ce qui est de nature à relever d'une qualification pénale", selon le rapport consulté par La Provence. Ainsi, l'association hydroxychloroquine-azithromycine-zinc, un traitement dont l'inefficacité a été démontrée par de très nombreuses études scientifiques, est toujours prescrite aux patients de l'IHU atteints de Covid-19, et ce malgré l'interdiction prononcée par décret en mai 2020. L'ivermectine, un autre traitement dont l'efficacité n'a jamais été prouvée, y est également prescrite.

Là encore, le rapport confirme les propos d'un employé interrogé il y a plus d'un an par L'Express. "Aujourd'hui, si vous venez à l'IHU pour un Covid-19, on vous donnera tout de même de l'hydroxychloroquine avec de l'azithromycine et du zinc, confiait-elle. Les médecins qui n'en prescrivent pas sont peu nombreux parce qu'ils redoutent que le logiciel interne de l'IHU - qui permet à la direction de suivre les prescriptions - les trahisse... Et ceux qui ne veulent vraiment pas en prescrire inscrivent de fausses déclarations dans ce logiciel, afin d'avoir la paix". Le rapport de l'IGAS révèle que ces pressions vont encore plus loin, puisque les médecins qui refusent de prescrire ces traitements sont vertement critiqués par leurs chefs. "Quand je n'ai plus voulu prescrire, il m'a été proposé des ordonnances prétamponnées", confie encore un praticien. Des faits qui sont eux aussi "de nature à relever d'une qualification pénale", prévient l'IGAS.

LIRE AUSSI : Didier Raoult, IHU de Marseille : ce que dit vraiment le rapport accablant de l'ANSM

Ces investigations confirment aussi les observations de l'ANSM concernant le traitement contre la tuberculose prescrit à l'IHU et révélé par Mediapart. Six patients sur 35 ont ainsi eu des effets indésirables graves. "La question de la perte de chance se pose", écrivent les inspecteurs, qui ajoutent que ces faits sont, une fois de plus, "de nature à relever d'une qualification pénale". Le consentement éclairé de plusieurs patients, dont des mineurs et des non-francophones, n'a pas non plus été toujours respecté. Plus globalement, l'IGAS met en cause la qualité des soins reçus à l'IHU, dispensés selon des méthodes non conformes aux standards, datées voire "obsolètes". Conclusion logique, mais cinglante pour l'IHU, le rapport recommande de "retenir Nice comme seul centre régional en antibiothérapie et en bon usage des antibiotiques en Paca".

Publications en masse d'études de piètre qualité

Sur le plan scientifique, le rapport critique vertement les mauvaises pratiques de l'IHU. Ses équipes publient en effet un très grand nombre d'études scientifiques, mais trop souvent dans des revues médiocres, confirmant ainsi deux enquêtes de L'Express. Entre 2012 et 2021, 6790 articles scientifiques ont été produits par l'IHU, soit 679 par an. "Une stratégie de course à la publication" dénoncée par l'IGAS, qui permet notamment de gonfler artificiellement le H-Index de ses membres - indice présenté à tort comme témoignant de la qualité d'un chercheur -, mais également de décrocher des millions d'euros d'argent public.

LIRE AUSSI : Publication d'études : comment l'IHU et Didier Raoult font fi de la loi et l'éthique scientifique

Pire, ces recherches sont souvent menées de manière biaisée, sous la pression de la direction. De jeunes chercheurs affirment avoir "édulcoré volontairement les résultats et les données ou supprimé des choses qui ne marchent pas, pour ne pas subir de pression", rapporte La Provence. Plus globalement, l'éthique et l'intégrité de l'IHU sont largement mises en cause, bien loin des standards en vigueur. "C'est un monde de cow-boys qui bidouillent leurs études", avait confié à L'Express une source proche de ces enquêtes.

Les rapports au vitriol de l'ANSM et de L'IGAS, auxquels s'ajouteront les enquêtes des Comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) des différentes tutelles de l'IHU, viendront s'empiler sur les bureaux du Parquet de Marseille, saisi par l'ANSM, qui devra trancher les questions pénales. L'avenir de l'IHU et de Didier Raoult risque donc d'être plus mouvementé encore.