Avec sa bouille ronde, ses grands yeux noirs et ses ailes recroquevillées le long de son petit corps poilu, Anurognathus passerait facilement pour un Pokémon. Il n'a pourtant rien d'une bestiole imaginaire. Ce ptérosaure - une famille de reptiles volants distincte de celle des dinosaures - arpentait les forêts de l'hémisphère Nord il y a 160 millions d'années, à la recherche de nourriture. De même que l'Antipollicatus qui, lui, possédait un long bec hérissé d'une crête colorée et s'agrippait aux branches en utilisant ses pouces opposables, une particularité anatomique plutôt réservée aux primates...
Pendant longtemps on s'imaginait que tous les ptérosaures ressemblaient aux ptérodactyles, ces reptiles massifs qui sèment la panique dans le film de Steven Spielberg Jurassic Park. Erreur. "Ces dernières années, les découvertes s'enchaînent et le bestiaire volant du jurassique s'avère particulièrement varié", constate Romain Vullo, paléontologue, chargé de recherche CNRS au laboratoire Géosciences de l'université de Rennes. Les scientifiques dénombrent désormais 110 espèces de ptérosaures, réparties en 85 genres, des plus "classiques" aux plus bizarres.
Le Pterodaustro, découvert en Argentine dans les années 1970, mérite sans doute la palme de l'étrangeté car il devait ressembler à une... brosse à dents avec des ailes ! "A l'intérieur de sa mâchoire, il possédait ni crocs ni canines mais des fanons servant sans doute à ramasser des petits crustacés planctoniques", s'amuse Romain Vullo.
Jusqu'à 12 mètres d'envergure
Cette diversité morphologique exceptionnelle permettait aux ptérosaures d'exploiter parfaitement leur environnement. Dans les zones boisées, ils comptaient sur leur agilité et des mâchoires claquantes afin d'attraper des insectes en plein vol. Sur la côte, d'autres espèces cassaient les coquillages à l'aide de dents émoussées, tandis qu'au large, des individus plus gros dotés d'un long bec édenté avalaient des poissons pour se nourrir.
"Les ptérosaures ont réalisé un exploit sans précédent. Alors que les insectes, les oiseaux et les chauves-souris doivent tous atteindre quasiment la taille adulte avant leurs premières tentatives de vol, ils semblent avoir continué de grandir en volant", souligne Mark Witton, paléontologue, auteur et paléoartiste britannique sur Pterosaur.net.
Au point d'atteindre, parfois, une taille de géant : 12 mètres d'envergure pour Quetzalcoatlus northropi, dont les premiers restes ont été découverts au Texas en 1971 ! Les paléontologues continuent de débattre pour savoir comment de tels mastodontes pouvaient s'élancer dans les airs. Les scientifiques ont d'abord pensé qu'ils prenaient de la vitesse en courant et en battant des ailes à la manière d'un albatros. Une étude récente avance une nouvelle hypothèse : ces reptiles géants s'accroupissaient, puis sautaient à environ 2,4 mètres de hauteur avant de battre des ailes.
Une possible compétition avec les oiseaux
La raison de leur hypercroissance reste toutefois un mystère. Certains spécialistes évoquent une compétition avec les oiseaux qui aurait poussé les ptérosaures à grossir pour survivre. Mais avant de valider cette thèse, il faudra encore analyser de nouveaux fossiles.
Beaucoup viennent de Chine ou d'Amérique. Cependant, l'Europe dispose elle aussi de quelques trésors. Il y a cinq ans, Romain Vullo, associé à une équipe de chercheurs, a pu identifier une nouvelle espèce - Mistralazhdarcho maggii -, à partir de restes trouvés sur le site de La Bastide neuve, à Velaux, près d'Aix-en-Provence. L'Allemagne possède également de gros gisements, avec des squelettes complets.
Un bout de ptérosaure géant a même été trouvé en Roumanie. Doté d'une mâchoire inférieure impressionnante (plus d'un mètre de long !), ce spécimen n'a rien à envier à son cousin texan. Sauf peut-être sa cote de popularité. "S'il était américain, il serait bien plus connu", reconnaît Romain Vullo. Sur le terrain, en tout cas, les scientifiques ne relâchent pas leurs efforts : la course aux plus beaux fossiles continue.
