© ©Musée Larco, Lima-Pérou. - Cette coiffe en or de la culture Mochica montre deux grandes divinités da la cosmovision andine : l'oiseau du monde d'en haut et le felin du monde terrestre.
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Elle est considérée comme un berceau de la civilisation au même titre que la Mésopotamie, la vallée de l'Indus ou encore l'Egypte. Mais d'elle nous savons si peu. En Amérique du Sud, la région andine a été pourtant le poumon d'un développement sans précédent. Et telle est la réussite de l'exposition Machu Picchu et les trésors du Pérou à la Cité de l'architecture et du patrimoine (Paris)* que de mettre enfin en lumière près de trois millénaires (entre 1200 av. J.-C., et 1500 ap. J.-C.) d'un monde à l'origine des fameux Incas. "La nature luxuriante, les conditions climatiques, une géographie variée entre des sites côtiers, des déserts, la forêt et la montagne, ont favorisé l'émergence de centres importants, explique Carole Fraresso, la commissaire de l'exposition. Tout au long de cette période, il existe un fil conducteur, un socle de valeurs communes et une cosmovision (l'Univers et des forces qui l'animent), partagés par l'ensemble de ces civilisations."

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Des sites cérémoniels monumentaux

Rarement dans l'histoire de l'humanité des peuples éparses ont connu une telle croissance en passant par une domestication animale et végétale dans une période aussi ramassée. "Le premier signe caractéristique de ces sociétés précolombiennes remonte même au troisième millénaire avant notre ère avec une architecture monumentale révélatrice de formations ethniques et politiques importantes", explique Aïcha Bachir Bacha, archéologue au Centre de recherches sur les mondes américains (Cerma) de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). A l'instar du site de Caral, au nord du pays, considéré comme l'un des plus anciens centres urbains au monde (3 000 av. J.-C.).

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Mais pour les spécialistes, la mère de toutes les civilisations andines demeure la culture Chavin qui a commencé autour de 1200 av. J.-C., sur les hauts plateaux, avant de rayonner le long de la côte. "Là encore, la force de ces communautés passe par des centres cérémoniels majeurs, poursuit Aïcha Bachir Bacha. Celui de Chavin de Huantar dans la cordillère des Andes, à plus de 3000 mètres d'altitude, s'est imposé comme un lieu de pèlerinage incontournable entre la mer et la montagne." Se développent alors, sur le plan religieux, différentes divinités hybrides, mi-animales, mi-humaines où le jaguar, le serpent et le colibri ont une place de choix. Une sorte de "Panthéon sacré" porté par des chamanes intermédiaires entre le monde des vivants et celui des morts, le ciel et la terre, la Lune et le Soleil ou encore l'or et l'argent. "Ce dualisme fait partie de ce socle commun de l'ancien Pérou et se double d'un animisme revendiqué, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de différence entre l'humain et le non-humain (les plantes par exemple)", assure Carole Fraresso.

Des ingénieurs hydrauliques hors pair

Cette culture Chavin va cependant décliner vers 200 av. J.-C., alors que d'autres prennent le relais, celle des Paracas puis surtout celle des Nascas sur le littoral sud dans une région sèche et au coeur d'étroites vallées-oasis. Une topographie qui pousse ses habitants à mettre au point un vaste réseau d'irrigation permettant d'apporter l'eau des montagnes aux déserts, avec des aqueducs souterrains (pour éviter son évaporation) et une exploitation des nappes phréatiques grâce au creusement de puits profonds. "Ce système à un tel degré de sophistication était le fruit de sociétés puissantes avec un pouvoir installé qui se matérialise aussi par l'édification de pyramides en brique de terre crue comme celles de Cahuachi à six kilomètres de la ville de Nasca", ajoute la commissaire de l'exposition.

Sans oublier aussi pour ces grands bâtisseurs, la création des fameux géoglyphes, ces immenses lignes tracées dans le sol de la pampa de San José découvertes depuis le ciel, par avion en 1939 et qui ne comptent pas moins de 800 figures géométriques et dessins pouvant atteindre plusieurs kilomètres de longueur. "Selon leur orientation et leur taille, ils avaient différentes fonctions mais les plus grands peuvent être vus comme des chemins de procession où l'on faisait des offrandes pour les dieux, notamment pour leur demander la pluie", détaille Aïcha Bachir Bacha.

Le développement des fameuses grandes cités

Il faut attendre les débuts de l'ère chrétienne et la civilisation Mochica sur la côte nord du Pérou pour assister au développement de grandes cités. "Jusque-là nous avions des centres cérémoniels autour desquels s'organisaient plusieurs sociétés qui se trouvaient indépendantes les unes à côté des autres. Là, le territoire Mochica va s'étendre sur plus de 500 kilomètres toujoursavec des monuments emblématiques comme des pyramides à degrés mais cette fois-ci entourées de quartiers artisanaux et des habitations, si bien que l'on commence à parler de villes importantes", souligne Nicolas Goepfert, archéologue du CNRS et spécialiste des cultures andines.

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D'où le développement de la céramique avec des formes, des couleurs et des motifs propres à cette période qui, pour les chercheurs deviennent les "hiéroglyphes" de ces civilisations du Pérou ancien et permettent de mieux en comprendre le fonctionnement. Notamment pour une pratique qui semble se généraliser : les cérémonies du sacrifice. "Elles sont théâtralisées avec pour objectif de calmer les dieux ou de les appeler, notamment lors de crises climatiques comme le phénomène El Niño qui provoquaient des inondations violentes et des pluies diluviennes", ajoute le chercheur. Les "sacrificiés" pouvaient être des enfants, des jeunes femmes ou plus souvent des guerriers défaits au combat. Ils étaient minutieusement préparés lors d'un rituel codifié : une fois mis à nu, leurs cheveux étaient coupés, leurs mains attachées, leur corps peint, avant que leur gorge soit tranchée pour offrir leur sang et leur coeur aux divinités. "Ce type de cérémonie perdure jusqu'à nos jours puisqu'on peut en voir encore dans les Andes - même s'il ne met plus en jeu des humains -, remarque Nicolas Goepfert. Et ce, malgré la conquête et l'évangélisation espagnoles."

Premières tentatives d'unification avant les Incas

Après l'apparition de grands centres urbains, les premières tentatives d'unification vers des Etats débutent en 600 ap. J.-C. D'abord au centre du pays avec l'empire Huari (il va devenir le plus vaste d'Amérique du Sud avant celui des Incas). Ensuite, sur les rives du lac Titicaca (actuelle Bolivie) et la culture Tiahuanaco. Il s'agit de deux entités rivales qui se caractérisent par la centralisation, leur militarisation et une velléité expansionniste. Les premiers restent dans l'Histoire pour la magnificence de leur capitale, Wari, qui s'étendait sur 18 kilomètres carrés et comptait 50 000 habitants. Elle était organisée selon un plan précis, entourée de fortifications, et dotée d'un vaste réseau d'égouts. "Des routes empierrées vont aussi inspirer plus tard les Incas", ajoute Aïcha Bachir Bacha. Les seconds sont bien moins connus mais semblent avoir repoussé leurs frontières vers le Sud plus loin encore (en Bolivie et au Chili) pour rassembler sur leur terre jusqu'à 250 000 personnes. Mais l'un et l'autre de ces empires ont lentement décliné autour de l'an mille.

"Après les grands Etats, et comme par mouvement de balancier dans l'histoire andine, le demi-millénaire qui suit voit se développer une multitude de sociétés locales indépendantes. Pardon pour l'anachronisme mais on pourrait parler de balkanisation du territoire", estime Nicolas Goepfert. Certaines se distinguent : la culture Lambayeque se spécialise dans le domaine de la métallurgie avec la fabrication d'alliages très élaborés ; le royaume Chimor (héritier des Mochicas) connaît aussi une sorte d'apogée sur la côte nord en termes de puissance politique, technologique et culturelle. Il va s'étendre sur plus de 1300 kilomètres de littoral avec une immense capitale (Chan Chan) considérée comme la plus grande cité précolombienne. Les Chimus vont prospérer durant près de six siècles avant de se heurter aux Incas ! Ces derniers, avec à leur tête des empereurs belliqueux (Pachacutec, puis ses fils), vont unifier en quelques années un territoire sans précédent (jusqu'au sud-ouest de la Colombie et au nord-ouest de l'Argentine). Souvent comparé à l'Empire romain, il fut le plus grand des Amériques. Les Incas ont éclipsé ceux qui les précédaient, conclut Carole Fraresso. Mais ils ne sont que le point final de plus de 3000 ans de civilisations diverses."

* Machu Picchu et les trésors du Pérou, à la Cité de l'architecture et du patrimoine (Paris). Jusqu'au 4 septembre. De 18 à 24 ¤. Citedelarchitecture.fr.

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