OPA sur un musée: c'est une première mondiale, et cela se passe à Paris. Le musée de l'Homme, place du Trocadéro, sur la plus belle colline de Paris, objet de toutes les convoitises, est menacé de démantèlement. Ce n'est pas la première fois que certains veulent s'approprier son site, d'autres ses collections. Mais, aujourd'hui, l'affaire est grave. Un des derniers projets en date, qui émane du directeur des musées de France, pourrait bien aboutir, car il résulte d'un subtil jeu politique entre des acteurs tous proches de la majorité. Or il ne s'agit pas seulement de garder quelques totems sur la place du Trocadéro. Mais aussi de maintenir, au c?ur de Paris, le plus grand musée d'anthropologie du monde, avec ses chercheurs et ses visiteurs du monde entier.

Un musée vulnérable de par sa richesse

Plus de 500 000 objets recueillis par des savants, toutes sortes de documents écrits, enregistrés, filmés, font des archives du musée un trésor unique et un fantastique outil de travail. Ici ont écrit, enseigné, exposé ceux qui ont influencé l'anthropologie de notre siècle: Jean Rouch, Yves Coppens, Michel Leiris, Claude Lévi-Strauss.

Si le musée de l'Homme a paru tout à coup vulnérable, c'est à cause de cette richesse, associée à un manque de crédits scandaleux. Comme si le ministère de l'Education nationale, qui en a la tutelle, l'avait oublié. Alors, depuis trois ans, des «repreneurs» se proposent pour moderniser l'institution, le plus souvent en la dépeçant.

Derrière le dernier projet, signé par Françoise Cachin, patronne des Musées nationaux, il y a un ami de longue date du président de la République. Jacques Kerchache, marchand d'art africain et caraïbe, voulait créer, au Louvre, une section consacrée aux «arts premiers». L'actuel directeur du Louvre, Pierre Rosenberg, veut bien prêter quelques mètres carrés pour des chefs-d'?uvre empruntés aux ethnologues. Mais la prise en charge des réserves du palais de Chaillot lui paraît impossible à gérer. Kerchache a donc trouvé un autre complice prêt à s'installer au Trocadéro, à la tête d'un grand conservatoire: Jean-Hubert Martin. Actuellement conservateur du musée des Arts africains et océaniens, le MAAO, il se trouve précisément à l'étroit dans ses locaux de la porte Dorée, ceux de l'ancien palais de la France d'outre-mer.

Face aux deux «prédateurs», Henry de Lumley. Proche, lui aussi, de la majorité, il a été nommé l'an dernier directeur du Muséum national d'histoire naturelle et du musée de l'Homme réunis. Nul n'était plus légitime que lui pour occuper cette place. Pendant quinze ans, il y a dirigé le laboratoire de préhistoire. Lumley a un projet, qu'il vient d'exposer à la commission chargée par Chirac de remettre un rapport à l'automne. Il propose de faire, sur la colline de Chaillot, le musée de la Vie de l'homme, cette espèce animale unique, d'une immense diversité. On y raconterait l'histoire des humains depuis le paléolithique, avec la multitude de leurs cultures et de leurs croyances. «La France, dit Henry de Lumley, n'a pas de grand projet pour l'an 2000. Or les sociétés s'interrogent toutes sur les échanges entre les hommes. Quitte à élever des murs quand elles en ont peur. Cet endroit peut devenir le lieu où tombent les barrières.» La réponse est dans le camp des politiques.