D'un point de vue strictement descriptif, le Manta, sera le premier voilier-poubelle comme il existe des dizaines de camions-poubelles dans nos rues chaque matin. Esthétiquement parlant, le navire géant développé par le navigateur Yvan Bourgon et ses équipes de l'ONG The SeaCleaners est un bateau futuriste ressemblant à s'y méprendre à la célèbre raie océanique qui se nourrit en filtrant l'eau. Sauf que lui filtrera les déchets plastiques qui se déversent à la vitesse de 17 tonnes par minute (10 à 12 millions de tonnes par an). "Et encore, cette pollution sera multipliée par trois d'ici à 2060 si nous ne faisons rien", prévient le navigateur. Lui qui a tout connu de la course au large (une victoire à la Transat Jacques Vabre ou encore un tour du monde à la voile sans GPS) a décidé il y a cinq ans de tout larguer pour s'engager pour la sauvegarde des océans qui couvrent 70% de la surface du globe. "J'en avais marre de ce spectacle : partout où je navigue je vois les déchets s'accumuler, explique-t-il. Je ne suis pas contre les discours de sensibilisation, mais il y a un moment où il faut agir. En 2016, j'ai tout largué pour mettre entre parenthèses ma carrière de skipper pour ce projet."
Une mise en service en 2024
Aujourd'hui le design du bateau est définitivement arrêté. Ces trois dernières années son équipe d'une trentaine de personnes totalise 15 000 heures d'études. Son quadrimaran qui devait faire 70 mètres de long s'est mué en catamaran un peu moins grand (56 mètres) pour être plus manoeuvrable. Mais il reste une véritable usine de traitements de déchets. "Lorsque nous le mettrons en service en 2024 nous partirons pour des campagnes de 250 jours de navigation", espère le marin franco-suisse. Direction, vraisemblablement les côtes asiatiques où ce type de pollution devient un véritable fléau. Le Manta se positionnera à l'embouchure des grands fleuves, les estuaires et non loin des grandes villes côtières. Là, il avancera à une vitesse de tortue, où, entre les deux coques, deux immenses tapis roulants plongeront jusqu'à 1 mètre de profondeur afin de récupérer bouteilles, cannettes, barquettes ou autres résidus plastiques supérieurs à 1 centimètre. "En agissant au tout début de la chaîne de pollution, nous récupérerons aussi des morceaux de métal, de verre, d'aluminium et des déchets organiques (bois, algues, etc.)", poursuit Bourgnon. Et c'est à bord que se fera le tri comme sur un thonier où des opérateurs travailleront manuellement à la chaîne. En cela le Manta sera un véritable bateau usine !

un véritable centre de tri embarqué.
© / Synthes3D forThe SeaCleaners
Outre les tapis roulants et puisque, par rapport au projet initial, le navire a perdu en envergure, ont été ajoutés trois filets dérivants de part et d'autre des coques, puis à l'arrière. Maintenus par des tangons et à la différence de chalut, ils plongeront aussi jusqu'à 1 mètre de profondeur maximum avant d'être remontés à bord. "Les mails sont suffisamment lâches pour permettre aux poissons de s'échapper, précise le navigateur. Et nous aurons aussi des sonars qui feront fuir les plus gros animaux." Étant donné la vitesse de progression (deux noeuds), les "éboueurs des mers" espèrent avoir le temps d'agir si une tortue ou un cétacé venait à être piégée. Enfin, là où le Manta ne pourra pas aller, en zones peu profondes ou trop étroites, de petites embarcations de dépollution appelées Mobula et conçues en collaboration avec la société Efinor basée à Paimpol (Côtes-d'Armor), pourront être mises à l'eau pour effectuer le même type de collecte. Au total, les ingénieurs de The SeaCleaners veulent ramasser 1 à 3 tonnes de déchets par heure.
Mais la plus grande prouesse se fera à bord où l'essentiel du plastique repêché (95%) sera transformé en énergie à l'aide d'une pyrolyse. "La matière est fondue à très haute température, produisant un gaz qui chauffe un fluide qui lui-même produira de l'électricité", détaille Yvan Bourgon. Cette technologie maîtrisée à terre a dû être adaptée pour une utilisation en mer. Avec les spécialistes du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), un procédé a été mis au point pour annihiler l'action corrosive du sel (chlorure de sodium) sur la machine. Ce surplus d'électricité augmente l'autonomie du bâtiment puisqu'elle servira au fonctionnement et à la propulsion du bateau-usine. Elle vient s'ajouter aux technologies propres - 2 éoliennes, 1 500 mètres carrés (m2) de voile et 500 m2 de panneaux photovoltaïques - qui viennent compléter le dispositif. Le Manta sera autonome 75% du temps, c'est-à-dire, sans avoir recours aux énergies fossiles.
Un budget qui reste à être bouclé
Le budget total s'élève à 35 millions d'euros. Bourgnon affirme en avoir déjà réuni 13 et se donne un peu plus d'un an pour le compléter. Le Manta 1 servira avant tout de démonstrateur et embarquera des scientifiques. Un peu comme le Planetsolar a accompli un tour du monde entre 2010 et 2012 pour montrer l'intérêt des bateaux alimentés par énergie solaire, le Manta aura à prouver tout son potentiel entre 2022 et 2024. "Après j'espère bien qu'une flotte de 400 navires de ce type pourra être construite, rêve Yvan Bourgnon. On réglerait déjà un tiers du problème des déchets plastiques dans les océans."
