Que faire des déchets radioactifs produits en grande partie par les centrales nucléaires ? Depuis des décennies, la question agite les politiciens, militants écologistes et scientifiques. Jusqu'à maintenant, aucune solution ne semble convenir à tous les acteurs. Autant l'entreposage en surface que les solutions pérennes d'enfouissement profond, comme celui de Cigéo, qui permettra d'enfouir 85 000 mètres cubes de déchets à 500 mètres de profondeur dès 2035, sont critiqués.
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La promesse d'utiliser le plutonium, le résidu le plus dangereux, comme combustible dans de futurs réacteurs de quatrième génération (baptisé Astrid en France), a pris un sérieux coup dans l'aile. Le gouvernement et le Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) viennent en effet d'annoncer l'arrêt temporaire du programme... Si la fin du débat public du cinquième Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), le 25 septembre prochain, apportera peut-être des réponses, Gérard Mourou, professeur à l'école Polytechnique et Prix Nobel de physique 2018, envisage déjà une technologie future. Sera-t-elle salvatrice ? Interview.
Vous travaillez actuellement sur une méthode de traitement des déchets radioactifs grâce à la technologie laser. Pouvez-vous expliquer, dans les grandes lignes, le fonctionnement de cette technique?
Le principe est assez simple. Il s'agit de viser les déchets avec un laser pour diminuer leur durée de vie. L'idée de transmutation n'est pas nouvelle, mais nous proposons, d'utiliser un laser pour fissionner les noyaux des quatre éléments particulièrement dangereux, appelés "actinides" (neptunium, plutonium, américium, curium) pour diminuer leur durée de vie de quelques millions d'années à une trentaine environ. Il faut noter que ce n'est pas la radioactivité qui sera diminuée. Néanmoins, le retraitement dans des infrastructures souterraines, avec d'épaisses parois, ne constituerait plus un problème.
Avez-vous déjà procédé à des tests physiques ?
Il y a eu des travaux théoriques, que je n'ai pas forcément effectués moi-même, indiquant qu'une expérimentation est possible. Reste à trouver un laser capable de réaliser l'opération. Ceux dont nous disposons aujourd'hui permettent d'obtenir des pics de puissance très élevés, mais peu nombreux. Leur puissance moyenne demeure trop faible pour la transmutation. Il serait néanmoins possible de créer de tels lasers, à condition que les budgets nécessaires soient alloués.
Votre méthode permettrait-elle de traiter tous les déchets radioactifs (1,62 million de mètres cubes en France) ou seulement les plus dangereux ?
Avec le bon laser, nous pensons être en capacité de traiter l'ensemble les quatre "bad guys" (neptunium, plutonium, américium, curium). Ils ne représentent qu'une minorité de la totalité des déchets, mais ce sont les plus dangereux.
Vous avez déclaré, il y a quelques mois, que vous seriez en mesure de "montrer quelque chose d'ici 10 ou 15 ans". Qu'en est-il aujourd'hui ?
J'espère pouvoir effectuer une démonstration scientifique d'ici 5 à 15 ans. Il ne me manque pas grand-chose : le plus gros problème est d'obtenir les lasers. En attendant, nous pourrions utiliser ceux du programme Extreme Light Infrastructure (ELI) [dont Gérard Mourou est l'initiateur, ndlr] en cours de construction en Roumanie, République Tchèque et Hongrie, voire le laser français Apollon. S'ils ne sont pas totalement adaptés à l'utilisation que nous envisageons, ils restent très proches de ce dont nous avons besoin pour effectuer une démonstration.
C'est toute la difficulté quand vous avez une idée de ce type : des instruments aux spécifications précises sont nécessaires pour leur réalisation. Or, comme ils coûtent déjà des millions d'euros [850 pour le programme ELI, ndlr], il faut s'adapter. Ensuite, il faudra résoudre le problème de l'efficacité énergétique en créant un laser non seulement puissant, mais qui consomme l'énergie efficacement, avec un minimum de perte.
Le manque d'efficacité énergétique est justement l'un des points les plus critiqués de votre projet. Comment comptez-vous relever ce défi ?
C'est un sujet sur lequel nous travaillons mais, une fois encore, la technologie est à portée de mains. Le verrou économique, lui, ne peut sauter que s'il existe une volonté politique forte. Au final, ce projet ne doit pas coûter des millions d'euros si son efficacité est modérée. À 75 ans, j'espère pouvoir voir le résultat de ces travaux. Si je veux passer le reste de ma vie sur ce projet, c'est bien que j'y crois. Surtout dans ce domaine si important, peut-être le plus important, puisqu'il s'agit d'améliorer une technique de production d'énergie qui émet peu de CO2 [le principal gaz à effet de serre, responsable du réchauffement climatique, ndlr].
Ces défis nourrissent des doutes, voire des critiques, de la part d'autres scientifiques.
Il reste beaucoup de travail et il y a beaucoup de personnes qui n'y croient pas, c'est vrai. Mais quand j'ai commencé à travailler sur le laser, personne n'y croyait non plus. À l'époque il était produit dans une seule longueur d'onde, pouvait effectuer un seul tir par seconde avec une impulsion d'une microseconde et une énergie d'une fraction de joule. Aujourd'hui, toutes les caractéristiques ont été considérablement améliorées ! Nous sommes en capacité de le produire dans toutes les longueurs d'onde (rayon X, infrarouge, etc.), d'effectuer un million de tirs par seconde, avec une impulsion de l'ordre de la femtoseconde. La science avance vite.
Avez-vous scellé un accord avec le CEA ou êtes-vous toujours en discussion ?
Nous sommes au stade des discussions sur un avant-projet. Mais il n'est pas encore mûr.
