Les jours passent et la tension continue de monter d'un cran sur le site Zaporijjia, qui abrite la centrale nucléaire la plus grande d'Europe. Vendredi 5 août, la zone avait déjà fait l'objet d'un bombardement entraînant la destruction d'un transformateur électrique, l'arrêt automatique d'un réacteur et le démarrage d'un groupe électrogène de secours. Lundi 8 août, de nouvelles frappes s'étaient produites à proximité d'un dépôt de déchets radioactifs. Trois jours plus tard, les combats se sont visiblement poursuivis, endommageant une station de pompage et plusieurs capteurs de radioactivité, selon plusieurs communiqués d'Energoatom, la Compagnie nationale de production d'énergie ukrainienne.

LIRE AUSSI : Guerre en Ukraine : "A Zaporijjia, le risque de catastrophe nucléaire augmente avec le temps"

Russes et Ukrainiens continuent de s'accuser mutuellement de la gravité de la situation. Faut-il craindre un incident nucléaire majeur ? Plusieurs scénarios noirs sont possibles. Tout d'abord, un missile pourrait éventuellement percer l'enceinte d'un réacteur. Après tout, même si celles-ci sont conçues pour résister à des agressions comme une chute d'un petit avion, leur épaisseur d'un mètre n'a pas été spécifiquement calculée pour résister à un tir provenant d'un engin militaire. L'autre crainte des experts provient d'une coupure d'électricité suffisamment longue et importante qui empêcherait le refroidissement du coeur d'un réacteur. La réaction en chaîne qui en découlerait se traduirait alors par un relâchement important de radioactivité. "Dans ce cadre-là, nous pourrions avoir un enchaînement d'événements proche de celui de Fukushima, estime David Boilley (Président de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest (ACRO). Ce serait le scénario du pire car gérer ce type d'accident en zone de guerre s'avérerait très compliqué, explique l'expert.

Des installations relativement récentes

Cependant deux garde-fous existent : l'un est technique, l'autre politique. "Par chance, Zaporijjia est un site récent, note Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d'énergie nucléaire (SFEN). La centrale est donc équipée de systèmes d'approvisionnement en eau et en électricité comportant plusieurs niveaux de sécurité, ce qui la rend a priori moins sensible aux incidents". Bien sûr, un événement imprévu peut toujours survenir du côté des employés ukrainiens pilotant l'installation, forcément soumis à un stress important sur la période récente. "Les grands incidents, dans l'histoire de l'atome, comportent tous une part d'erreur humaine", rappelait récemment à L'Express le spécialiste Dominique Grenêche.

LIRE AUSSI : Guerre en Ukraine : "Franchir le seuil nucléaire serait suicidaire pour la Russie"

"Le processus de stockage par exemple - soit en piscine soit en surface - prend des dizaines d'années et doit être strictement encadré par les personnels compétents pendant cette période. Les processus industriels sont maîtrisés en temps normal. Mais est-ce possible en temps de guerre ?", s'interrogeait récemment Bernd Grambow, professeur émérite de radiochimie.

Toutefois, et c'est le second garde-fou, un relâchement massif de radioactivité ne serait ni dans l'intérêt de l'Ukraine ni dans celui des Russes car Zaporijjia se situe près du Donbass, et à 400 kilomètres seulement de la frontière entre les deux pays. A trop jouer avec le feu, les deux parties en subiraient donc les conséquences. Et la France ? Risque-t-elle à nouveau de voir passer un nuage radioactif sur ces terres ? "Les gens pensent immédiatement à Tchernobyl, mais il faut savoir que l'ampleur de cette catastrophe était liée en partie à l'utilisation de graphite pour refroidir les réacteurs, rappelle Valérie Faudon. En brûlant, cette matière avait créé un énorme nuage qui avait fini par atteindre la France. Cette technologie n'est pas employée sur le site de Zaporijjia, bien plus récent. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les Finlandais, qui avaient été touchés par le nuage émis en 1986 se montrent, pour l'instant, relativement confiants dans leurs analyses.