Depuis quelques années, les zététiciens, adeptes de la méthode scientifique, de l'art du doute et de l'esprit critique, tentent de combattre les pseudosciences, fakenews et autres dérives sectaires sur Internet. Qu'ils soient vidéastes sur Youtube, blogueurs ou utilisateurs frénétiques de Twitter, ils mettent à jour les arnaques, dévoilent les mensonges de gourous et les manipulations des croyances ésotériques. Au menu : démontrer l'inefficacité de l'homéopathie, "débunker" les remèdes miracles comme la cure du cancer avec des légumes crus, ou la croyance dans les énergies pouvant rééquilibrer l'âme. "La zététique est un vieux mot ressorti par le physicien Henri Broch dans les années 80 pour éviter de parler de scepticisme, un mot trop connoté en France. Mais l'idée reste proche : il s'agit d'une méthode qui tente de savoir ce en quoi je devrais croire ou pas", résume Christophe Michel, vidéaste, créateur de la chaîne Youtube Hygiène Mentale (373 000 abonnés, 13,3 millions de vues). Peu désireux de verser dans le prosélytisme ou de convaincre ceux qui ne veulent pas changer d'avis, il préfère s'adresser aux sceptiques, aux curieux voulant découvrir des ressources pédagogiques pour aiguiser leur esprit critique. "Mais je suis minoritaire dans le mouvement. Et je m'adonne très peu au débunkage, je ne traite jamais l'actualité", reconnaît-il. Raison pour laquelle il ne reçoit que peu de critiques.

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Ce qui est moins le cas de Thomas C. Durand, biologiste, écrivain et vidéaste, créateur de la chaîne Youtube La Tronche en biais (247 000 abonnés et 27,5 millions de vues). "On pourrait se dire qu'il ne faut pas se mêler de ce que croient les gens, qu'il faut les laisser libres. Mais sommes-nous vraiment 'libres' de croire ce que l'on veut ou sommes-nous sans cesse influencés ? Le cas échéant, ne vaudrait-il pas mieux influencer le plus grand nombre à s'intéresser à la science qui a le mérite d'intégrer l'autocorrection des idées ?", interroge ce dernier. Thomas C. Durand a écrit un livre et consacré huit vidéos à l'homéopathie, un sujet "important parce que des recherches montrent qu'y croire éloigne de la vraie médecine, retarde les traitements, ce qui peut entraîner des pathologies plus lourdes". Quitte à bousculer et à choquer ? "Les zététiciens passent pour des donneurs de leçon qui se croient immunisés contre l'erreur et cela tient à l'attitude parfois un peu cavalière qu'adoptent ceux qui veulent pourfendre de la croyance dangereuse, admet le vidéaste. Nous devons tous faire des efforts pour ne pas nous comporter comme des 'sachants' qui apprennent la vie à de pauvres 'croyants', mais il y a aussi une part de violence irréductible dans la démarche même de professer le questionnement. On ne peut pas faire de la zététique et être aimé par tout le monde".

"Quand je dénonce les mensonges médicamenteux, on m'accuse de marxisme"

Et effectivement, les zététiciens se créent des inimitiés, notamment quand certains d'entre eux tentent d'utiliser leur méthode pour s'attaquer à des débats moraux, le féminisme, le racisme ou le véganisme. "Si je me demande est-ce qu'il faut manger de la viande ou pas?', je ne pourrai pas trancher le débat uniquement avec des faits bruts, comme la quantité de nutriment, l'impact écologique, la prise en compte de la souffrance animale, etc. Il faudra aussi que je prenne en compte mes priorités personnelles, est-ce plus important pour moi de satisfaire une envie, de préserver une de mes libertés, de préserver l'environnement, de diminuer la souffrance animale ? Et dans quelles proportions ? On ne peut pas trancher un débat d'ordre moral uniquement avec des faits scientifiques", prévient Christophe Michel. De la même manière, tenter de débunker le Grand remplacement [une théorie d'extrême droite selon laquelle les immigrés remplacent les "Français blancs" et qui a inspiré l'attentat terroriste de Christchurch en Nouvelle-Zélande, NDLR] en demandant uniquement l'avis d'un démographe ne suffira pas. Le racisme ne se combat pas (seulement) avec des faits scientifiques.

Ces débats n'ont pas été les seuls à provoquer quelques remous au sein de la communauté zététique. Certains membres ont pu se livrer à des dérives sexistes ou des attaques contre les sciences humaines et sociales qui ne seraient pas "de la vraie science", constate Christophe Michel. Mais il estime que ces problématiques existent dans de nombreux milieux, comme ceux du foot, de l'humour ou du jeu vidéo. Le mérite des zététiciens, avance-t-il, est d'en débattre et de se remettre en question. Seraient-ils pour autant neutres, objectifs et apolitiques, comme certains membres aimeraient croire ? "Non, on ne peut pas être neutre, et ce n'est pas souhaitable, tranche le créateur d'Hygiène Mentale. Et je pense que remettre en cause des points de vue d'une autorité, ne pas lui faire confiance, remettre en cause la politique, l'Eglise, la royauté de droit divin, cela porte une couleur politique assez nette et qui est intrinsèque à la zététique". Sous-entendu "plutôt à gauche".

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Mais la critique qui revient le plus souvent est sans doute celle qui renvoie les zététiciens à un rôle de nervis de l'industrie, surtout après qu'ils se sont attaqués à des sujets scientifiques minés, tels que les pesticides. "Du moment que vous critiquez la biodynamie de Steiner par exemple, on vous tombera dessus avec le sophisme de la double faute : "c'est parce que tu es pour le lobby des vins de Bordeaux", pointe Richard Monvoisin, docteur en didactique des sciences en charge d'un cours sur la zététique à l'université Grenoble-Alpes. On m'a à peu près tout servi : quand je critique les mensonges médicamenteux, on m'accuse de marxisme, quand je critique les fleurs de Bach on m'accuse d'être diligenté par Sanofi". L'enseignant-chercheur ne rejette pas pour autant toutes les critiques. Il s'inquiète notamment de voir la zététique devenir "la poupée de chiffon" d'intérêts économiques et politiques. Une thèse en partie défendue, quoi que "de manière bien mal étayée" selon lui, dans le livre Les gardiens de la raison (Ed. La Découverte), signé par les journalistes du Monde Stéphane Foucart et Stéphane Horel, ainsi que le sociologue Sylvain Laurens, qui accuse brutalement les zététiciens de compromission.

Déterminer ce qui est vrai, sans se préoccuper de savoir si cette vérité arrange tel ou tel groupe

"Il existe une grille de lecture selon laquelle tout s'expliquerait par des luttes de pouvoir, tout serait le résultat des influences des idéologies ambiantes, et tout ce qui arriverait et profiterait à X serait donc le résultat de l'agenda de X. C'est une pensée cousine germaine de la pensée conspirationniste, regrette Thomas Durand. Une journaliste avec cette grille de lecture, coauteure de ce livre qui brouille franchement les lignes entre enquête et complotisme, est allée dire sur une grande radio 'la zététique est une secte'. C'est un manque d'égard envers les victimes des sectes et ceux qui luttent contre leur influence".

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Le vidéaste rappelle qu'il existe des personnes dont la préoccupation est épistémique et dont l'objectif est de déterminer ce qui est vrai sans se préoccuper de savoir si cette vérité arrange tel ou tel groupe. "Si je finis par être plus d'accord avec un industriel qu'avec un militant écologiste sur un sujet, c'est sans doute parce que l'argumentaire tout pourri du militant aura attiré mon attention", tacle-t-il.

Le collectif NoFakeMed, qui n'est pas directement rattaché aux zététiciens mais se rapproche de ces combats, notamment en défendant la médecine basée sur les preuves, se confronte d'ailleurs aux mêmes accusations. "Celle qui revient le plus est que nous sommes payés par Big Pharma, témoigne le collectif auprès de L'Express. Nous avons beau rappeler que notre collectif n'est rémunéré que par les cotisations de ses adhérents, que nos détracteurs peuvent consulter nos absences de liens d'intérêt sur http://transparence.sante.gouv.fr, les insinuations de pots-de-vin persistent : nous prêchons face à un mur de préjugés".