L'actualité met nos ressources mentales à rude épreuve. La guerre déclenchée par Vladimir Poutine peut nous donner le sentiment d'être dépassés et impuissants face aux malheurs des Ukrainiens. Elle nous inquiète aussi, à l'idée que le conflit déborde, se rapproche, ou entraîne une catastrophe nucléaire. Le tout alors que nous étions déjà épuisés par deux ans de tensions liées à la diffusion d'un nouveau virus.

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Que se passe-t-il quand notre cerveau se trouve confronté à autant d'inconnues ? Contrairement à une idée reçue, l'incertitude ne nous nuit pas. "L'essence même de l'être humain, ce qui le différencie de l'animal, c'est d'être capable de se poser des questions, de voir qu'il ne sait pas, et donc qu'il se trouve face à l'inconnu", rappelle le Pr Pierre-Marie Lledo, directeur de recherche au CNRS et chef de l'unité Perception et mémoire de l'Institut Pasteur. Notre encéphale n'est pas un simple dispositif d'entrée-sortie des informations : il réalise en permanence des prédictions, dont il vérifie la validité. "Il analyse les données qui lui arrivent en fonction de son expérience passée (grâce à la mémoire), du présent et des émotions qu'il suscite, et de sa capacité à simuler un futur souhaitable. Cela signifie que notre cerveau se nourrit d'incertitude", précise le chercheur. "C'est la base même de son fonctionnement. Savoir se comporter face à l'inconnu était un avantage adaptatif", confirme le neuroscientifique et chroniqueur à L'Express Albert Moukheiber.

Trop de cortisol, pas assez de sérotonine

Mais, comme en toutes choses, point trop n'en faut. "L'incertitude génère un stress dont l'un des rôles importants est d'accroitre l'activité du cerveau, avec pour conséquence notable une augmentation de la vigilance. Notre organisme produit alors des signaux chimiques qui vont lui permettre d'augmenter sa plasticité", décrit Thomas Lorivel, docteur en neurosciences. Toutefois, si ces molécules, à commencer par le cortisol, se trouvent en quantité trop importante, elles deviennent toxiques. Le cerveau se "gèle" littéralement, il ne parvient plus à s'adapter.

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Une situation incompatible avec la production de sérotonine, l'hormone du bonheur, dont l'insuffisance est liée à la dépression et à l'anxiété. "Il faut alors se donner les moyens d'agir. Quand on reçoit des informations et que l'on subit, on va mal. Cela peut se révéler destructeur. Mais si, au contraire, l'incertitude nous pousse à devenir acteur, alors le cortisol chute", rappelle le Pr Lledo. Dans le contexte actuel, indique-t-il, un simple don pour aider les réfugiés "peut déjà s'avérer une action libératrice".

Mais il existe aussi des effets paradoxaux : "Certaines personnes vont vouloir sortir rapidement de l'incertitude en prenant des décisions, mais elles risquent alors d'agir trop vite et de faire de mauvais choix", remarque Valentin Wyart, directeur de recherche à l'Inserm (ENS-PSL). Selon Pierre-Marie Lledo, la clef pour résoudre cette contradiction viendrait de l'éducation : nous devrions apprendre, dès l'école, à gérer l'incertitude, grâce à des méthodes d'enseignement qui permettent d'améliorer la confiance en soi et en sa capacité à faire face à l'inconnu.