Souvenez-vous, c'était au mois d'avril - autant dire il y a une éternité. Prévoyant que le confinement ne suffirait pas à nous débarrasser du virus, le Pr Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique chargé d'aiguiller le gouvernement dans la gestion de la crise sanitaire, avait suggéré que cet isolement se poursuive de façon ciblée pour les plus fragiles, et notamment les plus âgés. L'idée, un temps reprise par Emmanuel Macron, avait provoqué un tel tollé qu'elle avait finalement été mise de côté. Pourtant, d'un strict point de vue sanitaire, elle faisait sens, les plus de 60 ans ayant représenté plus de 98% des décès du covid durant la première vague, selon Santé publique France.
Depuis, ces publics fragiles ont profité comme le reste de la population de la pause estivale de l'épidémie, liée à la fois au blocage total du pays au printemps et aux hausses de températures. Mais avec l'accélération forte de la circulation du virus depuis la rentrée, ce sont eux qui ont, en majorité, recommencé à remplir les hôpitaux, et notamment les réanimations. Comme lors de la première vague, les deux-tiers des patients admis dans ces services au mois d'octobre étaient âgés plus de 65 ans, et 90% avaient des facteurs de risque spécifiques (obésité, diabète, pathologie cardiaque, hypertension...).
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Un constat qui a poussé le Conseil scientifique, dans son dernier avis, à plaider à nouveau pour des mesures de protection spécifiques pour l'ensemble des personnes fragiles face au covid, soit, au total, 22 millions de Français. Pour ces experts, il s'agit même d'un "objectif majeur de santé publique". Pourtant, le gouvernement refuse pour l'instant de s'engager dans cette voie, alors qu'elle paraît essentielle pour les mois à venir, qui risquent d'être marqués par une succession de vagues épidémiques.
Un "auto-confinement" volontaire
Bien sûr, au stade actuel de diffusion du virus, la mise à l'abri spécifique des personnes à risque ne suffirait plus, à elle seule, à "contrôler l'épidémie". Mais elle serait, selon les experts du Conseil scientifique, "indispensable pour en réduire les effets" et notamment "limiter la saturation du système de soins". Elle devrait donc être instaurée dès à présent, en complément des autres mesures déjà annoncées par l'Etat, et notamment du confinement. Il ne s'agirait pas d'une mesure obligatoire, écartée "pour des raisons à la fois éthiques, sociales et sans doute juridiques (rupture d'égalité)". Mais "l'auto-confinement" que le Conseil scientifique appelle de ses voeux aboutirait à un résultat similaire, pour peu que les pouvoirs publics mettent les moyens pour le rendre possible.
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Quelle forme cet isolement volontaire pourrait-il prendre ? En pratique, il s'agirait de réduire les visites de proches à une ou deux par semaine, pour une durée limitée, avec toutes les mesures de protection requises (distanciation et port du masque en toutes circonstances). Les personnes fragiles devraient en outre pouvoir bénéficier d'horaires réservés dans les commerces pour leurs courses. Il faudrait surtout pouvoir recenser l'ensemble des individus entrant dans cette catégorie, sur le modèle de ce qui a été mis en oeuvre pour le risque canicule.
Cela leur ouvrirait l'accès à différents services dédiés. Par exemple, une carte coupe-file sur le modèle des cartes d'invalidité, un appel téléphonique hebdomadaire pour lutter contre l'isolement et s'assurer que leurs besoins essentiels sont bien satisfaits (alimentation, soins, sorties et maintien d'une activité physique, retrait d'argent...), l'accès à un numéro vert réservé en cas de difficultés, voire le soutien de la Croix-Rouge, là aussi en s'inspirant de ce qui est mis en oeuvre pendant les périodes de forte chaleur. Enfin, les aidants, proches ou professionnels, devraient bénéficier d'équipements de protection, d'un test covid hebdomadaire et d'une vaccination contre la grippe.
Dans son avis du 22 septembre, le Conseil scientifique avait déjà évoqué l'idée de proposer une "restriction volontaire des activités sociales" et un "éloignement mutuel" aux publics fragiles. Une option qui présentait "l'immense avantage de limiter l'impact économique de la lutte contre le covid", avait-il alors noté, mais qui était parue complexe à mettre en oeuvre de façon isolée, tant il semble difficile d'imposer une étanchéité entre les classes d'âge. Le Conseil y revient aujourd'hui, face à la gravité de l'épidémie. Sera-t-il, dans les prochaines semaines, enfin entendu ?
