Le 24 juillet, la Chine a mis sur orbite le laboratoire Wentian, deuxième module de sa station spatiale. Comme le corps principal lancé l'an dernier, ce module de plus de 22 tonnes nécessitait de faire appel à une version particulière du lanceur lourd Chang Zheng 5 (Longue Marche 5), le CZ-5B, qui effectuait pour l'occasion son troisième vol.

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En temps normal, sur tous les lanceurs spatiaux, le dernier étage à assurer une propulsion se met lui aussi sur orbite. Afin d'éviter de polluer l'espace, celui-ci est généralement désorbité au-dessus d'une zone désertique, car il est avéré que des fragments survivront à la désintégration et atteindront la surface. Les chambres de combustion des moteurs, les réservoirs dans certains matériaux, dont le titane, résistent particulièrement bien à la traversée de l'atmosphère.

Or le CZ-5B, ne comporte pas d'étage supérieur pour assurer cette injection orbitale : il satellise l'intégralité de son corps central ! Un élément de 32 mètres de long pour 5 mètres de diamètre, d'une masse d'environ 21 tonnes, et doté de deux gros moteurs cryotechniques de 2,7 tonnes chacun.

Et comme pour les deux lancements précédents, les équipes de l'Académie chinoise de technologie des lanceurs n'ont rien prévu pour s'assurer d'une retombée en toute sécurité de cet étage. A leur décharge, aucune réglementation internationale ne les y contraint. Ainsi, ils préfèrent jouer sur les statistiques et la grande étendue des océans comparativement aux zones densément habitées pour estimer que le risque de dégâts ou de victimes causés par cette retombée sera "gérable".

Un objet vide de cette taille voit son orbite se dégrader rapidement en raison de sa forte traînée aérodynamique dans la très haute atmosphère résiduelle. Celle-ci le freine et le fait retomber en quelques jours. Rapidement, la date de la retombée du dernier exemplaire a été calculée pour le 30 juillet et d'heure en heure, tous les observateurs du ciel ont pu voir la fenêtre d'incertitude se réduire, jusqu'à se limiter à une seule orbite, dont la "trace" au sol était une ligne d'environ 40 000 kilomètres courant de l'Atlantique Sud à l'océan Indien avant de traverser l'Indonésie et les Philippines, puis le Pacifique Nord, de longer la Californie et de traverser l'Amérique du Sud, de l'Equateur au sud du Brésil.

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La rentrée a commencé à 6h51 TU à la verticale de l'île de Sumatra et le point d'impact calculé - c'est-à-dire l'endroit où sont tombés les fragments les plus denses, comme les moteurs - se situait par 119° E et 9,1° N, dans la mer de Sulu, entre Bornéo et les Philippines. La première fois, en mai 2020, ce point se trouvait dans l'Atlantique, au large du Sénégal. Pour le deuxième vol du CZ-5B, il était dans l'océan Indien, au large des Maldives. Jusqu'ici, le calcul chinois semble donc avoir été plutôt payant car aucune victime n'a été signalée.

1 500 kilomètres au-delà du point d'impact

En revanche, on en apprend beaucoup plus sur la dispersion des débris. Cette fois-ci, d'importants fragments des réservoirs principaux, dont certains de plusieurs mètres de large, sont tombés dans l'ouest de l'île de Bornéo, dans la province indonésienne de Kalimantan, et dans l'Etat malais de Sarawak. Même si 7 millions de personnes vivent le long de ce littoral, principalement dans les Etats malais de Sarawak et de Sabah ainsi que dans le sultanat de Brunei, la dispersion des débris les plus sensibles au freinage atmosphérique, entre 1 400 et 800 kilomètres en deçà du point d'impact principal, a surtout eu lieu dans des zones rurales.

Lors du premier vol, d'autres types de débris, plus aérodynamiques, comme des tuyaux pouvant mesurer jusqu'à 30 mètres de long, étaient tombés dans la savane ivoirienne, plus de 1 500 kilomètres au-delà du point d'impact. Sur le dernier vol, ces éléments sont probablement tombés en mer entre les Philippines et l'archipel des Mariannes.

Un prochain lancement est prévu le 27 octobre. La chance des Chinois se poursuivra-t-elle ? Lors du premier vol, l'étage avait survolé Manhattan dix minutes avant de tomber. Pour le deuxième vol, c'était Riyad. Sur ce dernier vol, à une orbite près (environ quatre-vingt-dix minutes), les débris auraient pu frapper le sud du Japon. De manière générale l'Europe est peu menacée, car l'inclinaison de l'orbite fait que cet étage ne s'aventure pas au-delà de 41,5° N, soit la latitude de Bonifacio. Néanmoins, comme pour la gestion du trafic et des débris sur orbite basse, une réglementation devrait être mise en place avant qu'un accident ne se produise, et non après.