Le débat de l'entre-deux tours entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron n'aura pas fait exception : le thème du réchauffement climatique a une fois de plus été malmené. Non seulement le sujet a été expédié par les deux candidats, mais il a été le théâtre de plusieurs aberrations et contre-vérités qui n'auront probablement pas étonné les associations et les scientifiques experts du climat, puisqu'aucun des programmes des deux candidats - et en particulier celui de Marine Le Pen - ne respecte les objectifs de l'Accord de Paris, qui vise à ne pas dépasser les +1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels. Les éoliennes et le solaire qui seraient un "mauvais choix", baisse de la TVA sur le carburant, le gaz et le fuel, ralentir la transition énergétique... Passage en revue des approximations et contre-vérités des candidats.
Marine le Pen : les éoliennes et le solaire sont un "mauvais choix"
Concernant ces deux énergies, le Rassemblement national (RN) prévoit une mise à l'arrêt de tous les projets existants. Marine Le Pen propose également de démanteler les éoliennes déjà installées une fois que le réacteur nucléaire EPR de Flamanville (Manche) sera entré en fonction. L'énergie liée au vent serait "la pire", "une absurdité écologique, économique, pour la biodiversité", a-t-elle affirmé. La candidate d'extrême droite mise tout sur le nucléaire, seule capable selon elle de nous aider face au réchauffement climatique.
Pourtant, il suffit de se pencher sur les travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) pour constater qu'aucun scénario ne propose une solution 100% nucléaire pour lutter contre le réchauffement climatique. Au contraire, ils présentent tous le développement du solaire et de l'éolien comme des solutions permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).
"Dire qu'il faut arrêter le renouvelable est en contradiction total avec le Giec, confirme le Professeur Pierre Friedlingstein, chercheur à l'Université d'Exeter (Royaume-Uni) et auteur principal du Global Carbon project. Le schéma [ci-dessous, NDLR] montre bien que le solaire et l'éolien sont même les technologies qui permettent le plus facilement de réduire les GES". Les experts de la question sont unanimes : dans le domaine de la production d'électricité, la meilleure solution consiste à se reposer sur un mix énergétique composé principalement d'énergie hydraulique, éolienne, solaire et nucléaire.

Schéma issu des travaux du Giec montrant le "potentiel de contribution à la réduction de gaz à effet de serre" dans chaque secteur. Tout en haut (secteur énergie), l'éolien et le solaire sont les deux énergies dont le potentiel est le plus haut (barres bleues).
© / GIEC
En France, le gestionnaire national du réseau de transport d'électricité a calculé que nous n'atteindrons pas nos objectifs de réduction des émissions de GES et ne garantirons pas notre sécurité d'approvisionnement si nous ne mettons pas en oeuvre ce mix énergétique. Nous devons donc continuer de déployer les énergies renouvelables et non pas arrêter ces chantiers... Et encore moins les démanteler. Emmanuel Macron a donc eu raison quand il lui a répondu qu'il "n'y a pas de stratégie de sortie des fossiles qui passe par le tout nucléaire".
Marine le Pen veut baisser la TVA sur les produits énergétiques
Interrogée sur ses propositions pour améliorer le pouvoir d'achat des Français, la candidate du RN a répété l'une de ses mesures phares visant à baisser la TVA sur les produits énergétiques (carburants, électricité, gaz et fioul domestique) de 20% aujourd'hui à 5,5%. Il s'agit pourtant d'une fausse bonne idée sur le plan du pouvoir d'achat, puisque cette mesure profitera surtout à ceux qui consomment le plus, donc aux plus riches.
Surtout, elle revient à subventionner l'achat d'énergies fossiles polluantes, comme le gaz, le fioul et le pétrole. "Je préfère une mesure visant à donner des chèques pour aider les personnes les plus nécessiteuses, tout en continuant à taxer les énergies fossiles, car il faut en sortir, estime Pierre Friedlingstein. L'objectif est d'accélérer la transition énergétique tout en aidant les citoyens à se mettre en mission, plutôt que d'aider les gens à consommer des énergies polluantes, c'est évident."
S'il est difficile de mesurer l'impact précis de cette proposition de baisse de TVA sur la consommation d'énergie, qui dépend de nombreux autres facteurs - revenu des ménages, mode de vie, cours mondial des énergies -, il apparaît probable qu'elle conduirait à une hausse significative des émissions de CO2. "Cette mesure, isolée des autres, viendrait retarder d'environ deux ans l'atteinte des budgets carbone de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) des secteurs transport et bâtiment", tacle l'Institut Montaigne, un think tank libéral dont les positions sur l'environnement sont loin d'être radicales.
Emmanuel Macron : "On a doublé le rythme de réduction de gaz à effet de serre durant ce quinquennat"
Effectivement, sur les quatre premières années du quinquennat, la baisse des émissions de GES a été de 6,9% (- 4,1% en 2018, - 1,9% en 2019, - 9,2% en 2020, et + 9% en 2021), contre - 5% lors du quinquennat de François Hollande (2013-2017). Les données de 2022 ne sont pas encore connues, mais il est déjà probable que la baisse de GES n'est pas aussi importante que ce qu'Emmanuel Macron a affirmé.
Surtout, le président-candidat a oublié de dire qu'une très large partie de ces réductions sont liées à la crise du Covid et au premier confinement, qui ont drastiquement réduit les déplacements (avions, trains, voitures), la consommation et, plus largement, ralenti l'économie française et mondiale. "Idéalement, il faudrait retirer l'année 2020 de l'équation et la remplacer par une moyenne des années 2018-2019 ou 2019-2021, par exemple", abonde le Pr. Friedlingstein. En effectuant ces calculs, la France afficherait soit un bilan neutre (0%), soit une augmentation (+6,2%) des émissions de GES entre 2017 et 2021.

Classement des pays en fonction de leurs promesses de réduction d'émission de gaz à effet de serre. Vert : suffisant, supérieur ou égal à 40%Jaune : partiellement suffisant, 20 à 40% Orange : partiellement insuffisant, moins de 20%, et jusqu'à 50% de réductions conditionnelles. Rouge : insuffisante, soit à cause d'un manque de promesses, soit parce que plus de 50% sont conditionnelles. Noir : pas de promesse
© / The Truth Behind The Climate Pledge/Universal Ecological Fund
A l'échelle mondiale, la France et l'Europe sont plutôt les bons élèves de la course à la réduction des GES. Mais aucun pays au monde ne fait, de toute manière, suffisamment d'effort pour atteindre les objectifs de l'Accord de Paris, comme le montre l'Universal Ecological Fund, un collectif de chercheurs dont fait partie un ancien président du Giec.
Marine Le Pen : "Oui à la transition mais dans le temps"
S'il ne s'agit pas ici d'une contre-vérité, tous les experts du climat n'auront pas manqué de bondir de leur chaise. L'urgence climatique est telle, aujourd'hui, qu'il est question de réduire plus rapidement les émissions de gaz à effet de serre et non pas de ralentir une transition qui est, déjà, trop lente. "Bien sûr, cela m'a choqué, l'Europe - et donc la France - s'est engagée à respecter les objectifs de l'Accord de Paris, qui vise une diminution des émissions de GES d'au moins 40% d'ici 2030. Dire que nous allons le faire à notre rythme, c'est l'assurance de ne pas tenir nos engagements", souligne Pierre Friedlingstein.
Plus généralement, le chercheur se montre déçu par le débat sur le réchauffement climatique, trop court à son goût. "Objectivement, les propos d'Emmanuel Macron n'étaient pas trop mauvais, puisqu'il a tout de même mentionné, en quelques minutes, les points essentiels sur lesquels il faut travailler, c'est-à-dire l'isolation, le solaire, l'éolien et a promis un Premier ministre chargé de mettre en oeuvre la transition énergétique, souligne-t-il néanmoins. Mais aucun des deux n'a parlé de sobriété écologique, alors que c'est aussi très important."
