En réponse aux campagnes de désinformation, fake news et autres complotismes, on entend souvent comme proposition l'éducation au raisonnement critique. Mais qu'en dit la recherche, sommes-nous réellement capables de développer une sorte de méthode infaillible de raisonnement ? Quels sont les connaissances établies et les points qui font encore débat* ?
Deux éléments centraux au raisonnement critique semblent faire l'objet d'un consensus scientifique. Le premier veut que certaines briques mentales paraissent nécessaires, notamment une bonne compréhension épistémologique d'un sujet (comprendre et maîtriser), mais aussi un bon développement de la métacognition et du contrôle métacognitif (notre capacité à penser à nos pensées) et, enfin, de bonnes compétences argumentatives (savoir évaluer la qualité d'un argument).
Le second souligne que le raisonnement critique n'est pas uniquement une question de "penser par soi-même" mais aussi, et surtout, à qui nous faisons confiance. Lorsque vous entendez quelqu'un vous dire "pense par toi-même", cette personne dit souvent implicitement "fais-moi confiance". Il est donc essentiel de prendre conscience de l'importance de la conformité informationnelle : savoir reconnaître quelle autre personne délivre une information de meilleure qualité que la mienne et savoir lui déléguer son propre raisonnement. Ainsi, ce dernier est toujours situé : le contexte serait autant voire plus important que les capacités intrinsèques de l'individu qui raisonne.
Nous avons tous une responsabilité pour améliorer le paysage informationnel
En revanche, plusieurs éléments font encore débat. A commencer par une définition unifiée du concept de raisonnement critique. Ensuite, nous ignorons s'il existe une manière transférable d'améliorer l'esprit critique : on peut étudier un domaine et développer un très bon sens critique mais, est-ce que ces compétences vont être appliquées lorsque cette personne se trouve exposée à un autre sujet qui nécessite des capacités réflexives ?
Aussi, nous entendons de plus en plus parler des biais cognitifs, ces "pièges" de notre pensée. Mais nous ne savons toujours pas si apprendre les biais cognitifs nous aiderait réellement à avoir un meilleur raisonnement critique. D'ailleurs, très peu d'articles scientifiques font un lien avec les biais cognitifs. Or, une exploration de ces liens dans un modèle théorique cohérent serait très utile pour essayer de progresser dans ce domaine.
En attendant, quelles seraient les meilleures solutions à mettre en place pour combattre la polarisation sociétale actuelle ? On ne peut pas empêcher des acteurs mal intentionnés de diffuser de fausses informations, cependant il est possible d'améliorer les bonnes informations que nous transmettons. Cela nécessite un travail de la part des médias dit "traditionnels" pour avoir des nouvelles moins sensationnalistes et moins immédiates. Bref, aller vers un changement qualitatif du paysage informationnel classique avant de se préoccuper du paysage informationnel alternatif.
Nous pouvons aussi oeuvrer à la cohérence systémique : les "infox" profitent souvent d'injonctions contradictoires qui viennent de vraies news. Exemple : des décennies de promesses politiques disent vouloir lutter contre les inégalités sociales, alors que celles-ci ne cessent de se creuser. Ou encore, notamment dans le contexte de l'élection présidentielle, la multiplication des déclarations en faveur de la lutte contre le réchauffement de la planète tandis que le climat continue irrémédiablement à se détériorer.
Ce genre de discours érode la confiance des Français jusqu'à, finalement, servir de tremplin aux infox. Il faudrait alors une plus grande cohérence de l'action politique afin de recréer cette confiance. Améliorer l'offre plutôt que se préoccuper de la demande. Nous avons tous une responsabilité pour améliorer le paysage informationnel. Il est même crucial de postuler que le raisonnement critique ne "s'enseigne pas simplement". Tout comme il ne faut pas se contenter de blâmer l'individu qui semble en manquer au risque de se conforter dans une illusion de supériorité intellectuelle. Voilà tout un travail sociétal que nous devons entamer.
* Pour rédiger cette chronique, je me suis appuyé sur une récente synthèse réalisée par des chercheurs sur le thème de l'éducation à l'esprit critique, coordonnée par EphiScience pour le compte de l'Ecole de la médiation (universciences) et qui se trouve en ligne sur www.estim-mediation.fr.
