Gilles, la quarantaine, sportif, garde un très mauvais souvenir de ses deux épisodes de Covid. Alors qu'il avait jusque-là échappé au virus, il a été rattrapé par le très transmissible Omicron. "La première fois, j'étais vraiment mal, avec une côte fêlée à force de tousser. Et la deuxième, c'était à peine mieux", raconte ce Lyonnais. Alors pour lui, c'est sûr : quoi qu'il arrive, il se fera revacciner. "Je veux une quatrième dose, pour mettre toutes les chances de mon côté de ne pas retomber malade", martèle-t-il. Quitte à passer outre l'avis des autorités sanitaires, qui ne conseillent pour l'instant ce deuxième rappel qu'aux personnes à risque.
Un cas isolé, Gilles ? Pas vraiment : "Nous avons régulièrement des demandes de clients qui n'entrent pas dans la population cible pour une quatrième injection. Quand nous avons des doses disponibles, par exemple parce qu'un flacon a été ouvert, nous leur administrons plutôt que de les perdre", confirme un pharmacien membre du syndicat USPO. Actuellement, seuls 40% des plus exposés aux formes graves (plus de 60 ans, immunodéprimés, femmes enceintes...) ont reçu leur quatrième dose, alors que celle-ci leur reste vivement recommandée. Mais à l'inverse, une partie des Français, plus jeunes, bien portants, et triplement vaccinés depuis déjà plusieurs mois, souhaiterait, comme Gilles, se protéger du virus à l'approche de l'hiver.
A ce stade, il n'est toutefois pas prévu de relancer une nouvelle campagne de vaccination en population générale. "La priorité, ce sont les personnes fragiles et leur entourage. Si l'on rouvrait la vaccination à tous, le message se trouverait dilué et on pourrait passer à côté de ces publics qu'il faut absolument protéger", souligne le Pr Alain Fischer, qui présidait jusqu'en juin le Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale. Dans le contexte actuel, avec une part importante des Français déjà vaccinés et/ou infectés à plusieurs reprises, le bénéfice collectif d'une nouvelle dose pour tous serait de toutes façons limité : "Les variants en circulation continuent d'être reconnus par notre système immunitaire : pour les personnes jeunes et en bonne santé, la probabilité de faire une forme grave est très faible. Dans ces conditions, mieux vaut allouer nos moyens, forcément limités, à d'autres priorités", confirme le Pr Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d'immunologie et des maladies infectieuses de l'hôpital Henri-Mondor à Créteil (AP-HP) et membre de la commission technique des vaccinations de la Haute autorité de santé.
"Les variants actuels ne paraissent pas échapper totalement à notre immunité"
Cette protection contre le risque d'hospitalisation ou de décès chez les personnes sans facteurs de risque s'avère en outre durable. "Les titres d'anticorps neutralisants diminuent au fil du temps, ce qui rend les réinfections possibles. En revanche, les cellules mémoire, fabriquées après une première exposition au virus, perdurent longtemps, sans doute beaucoup plus d'un an. Elles n'empêchent pas l'infection, mais au bout de 4 à 5 jours elles vont venir bloquer la réplication virale", poursuit le Pr Lelièvre. A ce stade, seule l'émergence d'un variant totalement différent pourrait donc changer la donne et nécessiter de protéger l'ensemble de la population. Nous n'en sommes pas là, y compris avec les nouveaux venus (BA 2.75.2...) : "Ils sont plus résistants mais ils ne paraissent pas échapper totalement à notre immunité", souligne le Pr Fischer.
Une dose supplémentaire de vaccin ne permettrait-elle pas, tout de même, d'éviter, à titre individuel, les désagréments d'une nouvelle infection et des symptômes qui peuvent l'accompagner ? "Bien sûr, car cela remontera les taux d'anticorps neutralisants. Mais cette protection ne durera pas plus de quelques mois, donc l'intérêt reste modeste", indique le Pr Fischer. Avec un virus qui continue de circuler activement, nombre de Français risquent donc se réinfecter au cours de l'hiver. Pas de quoi, pourtant, inquiéter ces experts : "Les infections successives sont généralement moins sévères que la première, car on acquiert une immunité de plus en plus importante", précise le Pr Lelièvre. Même l'éventuelle survenue d'un Covid long ne les affole pas : "Nous n'avons pas encore de données totalement consolidées, mais il semble que ce risque concerne essentiellement les primo-infections", assure le Pr Fischer.
Toutes proportions gardées, la situation actuelle serait donc à rapprocher de celle de la grippe. "La vaccination antigrippale n'est recommandée qu'aux publics à risque et aux soignants, mais si d'autres personnes souhaitent se protéger, ils peuvent aussi le faire. C'est pareil pour le Covid", explique le Pr Lelièvre. S'il la souhaite toujours, Gilles devrait donc obtenir sa quatrième dose...
