Oubliez la chauve-souris et le pangolin, s'il existe un responsable aux effets dramatiques du Sars-Cov-2 sur certains d'entre nous, c'est la faute de.... L'homme de Néandertal ! Telle est la conclusion, à peine exagérée, d'une étude publiée dans la revue Nature par des chercheurs de l'Institut allemand Max Planck pour l'évolution anthropologique (Leipzig). A la tête du département de génétique se trouve Svante Paabo, considéré comme l'un des meilleurs spécialistes en la matière pour avoir montré que nous avons 2 à 3% de gènes en commun avec notre lointain cousin. Si la nouvelle fait grand bruit, c'est aussi parce que les spécialistes ont beaucoup avancé sur les origines de la Covid, notamment dans le domaine génétique : au mois de juillet, des travaux, publiés dans le New England journal of Medicine (NEMJM) ont montré le rôle que certains gènes pouvaient jouer dans le développement de formes graves de la maladie.
En septembre, une équipe franco-américaine dirigée par les professeurs Jean-Laurent Casanova et Laurent Abel (Institut Imagine) estimait même que 15% des formes graves de l'infection au Covid-19 s'expliquerait par des prédispositions génétiques. En l'occurrence, le chromosome 3, l'un des 23 que compte le génome humain, semble affecter certains gènes qui favorisent l'entrée du virus ainsi que l'apparition du fameux "choc cytokinique" entraînant de graves complications respiratoires (et à l'origine de nombreux décès lors de la première vague).
Un métissage en faveur d'Homo Sapiens
"L'intérêt du travail mené par l'équipe de Svante Paabo est de s'être focalisé sur ce segment d'ADN qui compte environ 50 000 paires de bases pour conclure qu'il provient probablement des Néandertaliens", explique Lluis Quintana-Murci, Professeur au Collège de France et à l'Institut Pasteur. Petit retour en arrière : après avoir quitté l'Afrique, les Homo Sapiens ont gagné l'Europe et, voici quelque 55 000 ans, ont commencé à fricoter avec ses habitants, les hommes de Neandertal. Les premiers n'étaient pas habitués au climat, ni à l'alimentation ni aux pathogènes de ce continent et leur métissage avec les seconds, leur a permis de s'adapter, poursuit Lluis Quintana-Murci. Sapiens a donc été le grand bénéficiaire de cette hybridation." Cela s'est vérifié avec certains phénotypes physiologiques, notamment au niveau de la peau où celle des hommes modernes d'ascendance néandertalienne est plus foncée et plus épaisse. Idem au niveau de l'apparence avec les cheveux ou les ongles.
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Mais 55 000 ans plus tard, peut-on dire que tout ce que nous avons hérité de Neandertal nous profite encore ? Pas sûr. Des travaux ont révélé que certaines variations transmises seraient à l'origine de nombreuses allergies mais aussi de maladies contemporaines, notamment auto-immunes - maladie de Crohn, lupus, maladies hépatiques, voire le diabète de type 2. "En réalité, un gène donné est impliqué avec plusieurs fonctions, si bien qu'il reste difficile de se montrer catégorique sur ce que nous a légué Néandertal et il faut se garder des raccourcis hâtifs", relativise Evelyne Heyer, professeur en anthropologie génétique au Musée de l'Homme à Paris qui vient de faire paraître "L'odyssée des gènes" (Flammarion). Ainsi des travaux visant à démontrer que les Européens auraient hérité d'un bras de chromosome (allèle) lié au tabagisme ont été présentés sans vraiment convaincre. Mais plus la science avance et moins les effets de cette hybridation entre les deux espèces du genre homo semblent aussi avantageux pour Sapiens. "La publication du Max Planck Institute confirme, à la faveur de la crise du Covid, que ce qui a été sélectionné par le passé, aux conditions environnementales du passé, ne nous est plus aussi favorable", ajoute Evelyne Heyer.
Des disparités géographiques
Au-delà du rapport bénéfices/inconvénients de cette filiation, les travaux allemands permettent de nous en apprendre davantage sur la covid. Le fameux fragment de gènes intégré dans notre génome par ces croisements de populations successifs, ne s'est pas fait de façon homogène partout à la surface du globe. Ainsi, selon Svante Paabo et ses confrères, 16% des Européens le portent, pour 50% des populations d'Asie du Sud et même 63% pour les habitants du Bangladesh. Et cette "variante aggravante" est quasiment absente du génome actuel des habitants d'Asie orientale et d'Afrique. Des chiffres disparates mais qui pourrait expliquer pourquoi certaines populations semblent moins touchées que d'autres par la pandémie. Une récente étude de l'Agence public Health England a montré que les personnes originaires du Bangladesh et hospitalisées en Grande-Bretagne avaient deux fois plus de risque de mourir du Covid que le reste de la population britannique. Côté, Asie, l'Asie de l'Est a été aussi relativement épargnée contrairement à l'Asie du Sud (Exemple : 70 décès par million d'habitants en Inde contre 12 au Japon et... 3 en Chine).
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"Cette prédisposition [génétique] pourrait expliquer une partie de l'impact différentiel qu'on voit dans chaque région, mais les facteurs les plus déterminants restent l'âge et la façon comme chaque pays gère la pandémie", écrit avec modestie Svante Paabo. Reste une équation formulée par Hugo Zeberg, l'autre auteur de l'étude du Max Planck Institute : "Les personnes qui ont ce segment hérité de Néandertal ont trois fois plus de chances d'avoir besoin d'une ventilation mécanique une fois qu'elles ont contracté le virus." De nouvelles recherches doivent maintenant confirmer le travail allemand. "Grâce à l'outil moléculaire CRISPR-Cas9, nous allons travailler sur des cellules humaines en cherchant à les "neandertaliser" afin de mieux comprendre les effets sur notre propre système immunitaire", promet Lluis Quintana-Murci à Pasteur. Réponse attendue dans les prochains mois. A travers nous, Néandertal n'a pas fini de faire parler de lui.