L'Union européenne s'est engagée à les interdire d'ici à 2030, mais on les trouve encore dans de nombreux objets de notre quotidien : casseroles antiadhésives, emballages alimentaires, vaisselle jetable, coques de portables, tissus traités contre les taches ou l'humidité, cosmétiques ou même sous nos skis. Méconnus du grand public, les composés perfluoroalkylés ou polyfluoroalkylés - les "PFAS" - représentent une menace pour l'environnement comme pour notre santé. Directrice de l'Institut des sciences de la santé environnementale américaine jusqu'en 2019, Linda Birnbaum en a fait une de ses préoccupations principales. Auteur de plus de 600 études dans des revues à comité de lecture, cette scientifique reconnue raconte que lorsqu'elle était encore en poste, l'administration Trump lui interdisait de dire que certains produits chimiques de cette famille pouvaient "causer" des cancers. Aujourd'hui sa parole est libérée, et elle ne se prive plus d'alerter sur cette question - et sur bien d'autres encore. Entretien.
L'Express : Vous venez de recevoir le Prix de l'Institut Ramazzini, attribué chaque année à un scientifique pour sa contribution à la santé publique. A cette occasion, vous avez déclaré que les PFAS étaient plus problématiques que la dioxine. Pour quelles raisons ?
Linda Birnbaum : Les dioxines n'ont jamais été produites intentionnellement. Ces contaminants apparaissent lors de certains processus de production. Les industriels n'étaient pas ravis de devoir modifier leur façon de travailler pour éviter ou nettoyer cette pollution involontaire. Mais d'une certaine façon, c'était plus facile que d'essayer d'éliminer les PFAS, car ces produits chimiques s'avèrent très utiles : au moins 200 catégories d'usage ont été recensées. J'en ai certainement sur mes bottes imperméables, par exemple, ou sur mon téléphone portable. Par ailleurs, ils sont très nombreux. Il n'existe que 29 molécules dans la famille des dioxines chlorées. Si on ajoute les dioxines bromées, on arrive à une centaine, peut-être 200 mais guère plus. Pour les PFAS, nous savons que 600 d'entre eux sont produits aux Etats-Unis, mais en réalité, il en existe des milliers. En 2017, l'OCDE en recensait 4700, et depuis, il en apparaît de nouveaux presque tous les jours : les dernières estimations en comptent au moins 9000 ! Certains sont synthétisés intentionnellement, d'autres sont des coproduits qui apparaissent à l'occasion de leur fabrication. Et surtout, ils rapportent des milliards de dollars à leurs fabricants, alors que personne n'a jamais gagné un centime avec les dioxines.
Mais les PFAS sont-ils aussi toxiques que les dioxines ?
Disons que les dioxines n'ont jamais été produites dans des quantités très importantes. Les limites d'exposition sont bien plus strictes pour les dioxines que pour les PFAS, de l'ordre de 1000 fois inférieures. La grande différence, c'est que les PFAS sont partout. Ils contaminent tous les organismes vivants, les animaux et même les plantes. Nous y sommes tous exposés, et nous en sommes tous imprégnés, à des niveaux bien plus importants que par les dioxines. Par ailleurs, les dioxines n'activent qu'un seul récepteur cellulaire, alors que les PFAS en activent de nombreux. Il est donc beaucoup plus difficile de comprendre par quels mécanismes ils agissent. Mais leurs effets sur la santé sont de mieux en mieux documentés. Ils apparaissent multiples, et très similaires à ceux des dioxines. Les PFAS causent des cancers, perturbent nos systèmes hormonal et immunitaire, ils peuvent entraîner des maladies auto-immunes, des atteintes rénales ou même hépatiques... Les PFAS pourraient aussi contribuer à augmenter le taux de cholestérol, l'obésité ou même le risque de prééclampsie chez les femmes enceintes.
Comment se contamine-t-on ?
L'accent a beaucoup été mis sur l'ingestion, à travers l'eau et les aliments. Mais en réalité, nous nous contaminons de toutes les façons possibles. Les poussières qui contiennent des PFAS se retrouvent sur nos mains et finissent par être ingérées ou inhalées. Il peut aussi y avoir un passage par la peau.
"Les fabricants comme 3M ou Dupont disposaient d'informations sur la toxicité de ces molécules depuis de nombreuses années"
Si les PFAS sont partout, comment peut-on démontrer leurs effets néfastes sur la santé ?
Nous disposons d'études en laboratoire sur des modèles animaux et sur des modèles cellulaires, avec des cellules humaines, et nous avons aussi des études épidémiologiques. Bien sûr, nous ne pouvons pas déterminer un risque individuel, du fait notamment de la très grande variabilité dans l'espèce humaine : ce que nous recherchons, ce sont des tendances en population.
Il existe aussi des données liées à l'exposition des salariés dans les usines qui fabriquent ou utilisent ces produits. Les fabricants comme 3M ou Dupont disposaient d'informations sur la toxicité de ces molécules depuis de nombreuses années, mais ne les avaient pas rendues publiques. Elles n'ont été découvertes que récemment.
Certains PFAS, notamment le PFOA et le PFOS ont pourtant déjà été interdits. Cela ne suffit pas à nous protéger ?
Les niveaux d'imprégnation de la population avec ces deux molécules ont beaucoup diminué à partir du milieu des années 2000. Mais des données récentes montrent que cette baisse s'est arrêtée. Cela vient probablement des quantités présentes dans l'environnement qui, d'une façon ou d'une autre, nous contaminent à nouveau. Ce n'est pas pour rien que ces produits sont appelés des "forever chemicals", des produits chimiques éternels. Ils ne peuvent pas être détruits, la liaison carbone fluor qui les caractérise est la plus forte de toute la chimie organique, nous ne connaissons quasiment rien qui puisse la briser.
Le PFOA et le PFOS ont été remplacés par d'autres, censés être moins toxiques. A tort. Il y a par exemple le GenX, qui a fait l'objet d'études par des équipes de toxicologues : il semble avoir les mêmes effets que les PFAS de précédente génération... Mais le pire, c'est que nous n'avons même pas une idée précise de ce à quoi la population se trouve réellement exposée : quand nous étudions la présence de PFAS dans l'environnement ou dans le sang, nous en découvrons que nous ne connaissons même pas !
Vous plaidez pour un arrêt total de la production des PFAS ?
Personnellement, je pense que nous devrions largement limiter leur utilisation. Dans certains cas, ils peuvent être difficiles à remplacer. Un article sorti en 2019 a classé leurs usages en trois catégories. Catégorie un, ceux qui sont inutiles. Catégorie deux, ceux qui sont utiles mais qui peuvent avoir une alternative moins toxique. Catégorie trois, ceux qui sont réellement indispensables. Quelque 90% tombaient dans la catégorie un ou deux. Autrement dit : nous pouvons nous passer de la plupart d'entre eux. Avons-nous vraiment besoin de ces produits pour faire mieux glisser nos skis, par exemple ?
Comment réguler des composés aussi nombreux ?
Cela fait l'objet actuellement de nombreuses discussions, en tout cas aux Etats-Unis. Je plaide pour qu'ils soient régulés comme une seule classe, une même réglementation s'appliquant à l'ensemble de ces molécules. Pour l'instant, l'Agence américaine de l'environnement a proposé de les regrouper en 24 sous-classes, mais je ne trouve pas cette solution satisfaisante, car certains produits n'entrent pas dans les catégories définies. L'industrie, de son côté, a applaudi des deux mains. Dans ce cas, vous pouvez être sûrs qu'il y a un loup. L'industrie explique que certains de ces composés sont moins toxiques que d'autres, mais c'est très relatif. D'autant que les expositions sont continues, et que l'on ne connaît pas non plus les conséquences du fait d'être exposés à plusieurs centaines de ces produits en même temps.
"La Chine continue de produire des molécules interdites partout ailleurs"
Qu'en est-il de la réglementation des PFAS en Europe ?
L'Europe est bien plus avancée que les Etats-Unis. La Commission européenne a déjà dit qu'elle souhaitait les traiter tous comme une seule classe, et à moyen terme réduire au strict minimum leur production et leurs usages dans les produits de consommation. C'est déjà mieux qu'aux Etats-Unis. Mais par ailleurs, il ne faut pas oublier que nous ne savons rien des pays africains ou latino-américains. Et que la Chine continue de produire certaines des molécules qui ont été interdites ailleurs dans le monde. Nous n'avons même aucune idée de la production mondiale des PFAS, alors même que ce sont des molécules très mobiles.
N'est-il pas déjà trop tard, alors que ces produits sont persistants ?
C'est une question intéressante pour la recherche. Même l'incinération a des difficultés à détruire les composés perfluorés. Mais peut-être pourrait-on imaginer arrêter complètement la production, et réutiliser les molécules présentes dans les objets que nous jetons, et dans l'environnement, un peu comme on essaye de le faire pour les métaux rares.
A titre personnel, qu'utilisez-vous pour cuisiner ?
Dans les magasins, vous voyez souvent des casseroles "garanties sans PFOA". C'est un indice qu'elles contiennent probablement d'autres PFAS. Aux Etats-Unis, nous avons toutefois deux organisations, "The environmental working group" et le "Green science policy institute" qui recommandent des biens de consommation dépourvus de PFAS. J'ai regardé ce qu'ils conseillaient, et j'ai acheté une ou deux poêles antiadhésives. Mais dans le fond, en avons-nous vraiment besoin ? Nous pourrions tout aussi bien cuisiner avec nos poêles traditionnelles et un peu de matière grasse, et cela irait très bien aussi !
