Que diriez-vous d'un bon steak de clone? La viande et le lait d'animaux génétiquement «photocopiés», venus des Etats-Unis, pourraient bientôt faire leur apparition dans nos assiettes et nos verres. La Food and Drug Administration (FDA), l'organisme américain chargé de délivrer les autorisations de mise sur le marché des aliments et des médicaments, s'apprête en effet à donner son feu vert à la vente, outre-Atlantique, de produits d'animaux issus de clonage et de leur descendance, qui faisaient jusque-là l'objet d'un moratoire de fait partout dans le monde. Dans un document rendu public au début de novembre, les experts de la FDA estiment que ces produits sont biologiquement équivalents à ceux des animaux conventionnels et ne présentent pas de risque sanitaire particulier, ce qui devrait justifier leur autorisation de commercialisation dans les prochains mois.
Depuis la naissance de la brebis Dolly, en juillet 1996, des milliers de bovins, ovins, cochons, chiens ou chevaux ont été reproduits expérimentalement dans les laboratoires du monde entier, et plusieurs sociétés américaines, comme ViaGen, proposent déjà aux éleveurs de dupliquer leurs bêtes favorites, moyennant 15 000 dollars pour un taureau ou 4 000 dollars pour un porc. Il existe en fait deux techniques de clonage: la première, dite «embryonnaire», mise au point voilà plus de vingt ans et qui ne pose pas de problème éthique particulier, permet de créer des jumeaux en divisant un ovule fécondé; la seconde, dite «somatique» - celle dont est issue Dolly- consiste à injecter les chromosomes d'un animal adulte dans un ovule préalablement vidé de son noyau. On obtient ainsi un embryon génétiquement identique à son père ou à sa mère, contrairement à la reproduction sexuée où les gènes des deux parents sont mélangés. «Ce procédé reste encore très délicat et très coûteux à réaliser, mais il commence à être relativement bien maîtrisé: il pourrait devenir rentable et se répandre, notamment sur le marché américain, d'ici à trois à quatre ans», estime Louis-Marie Houdebine, chercheur en biologie moléculaire à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) et président d'un groupe de travail sur le clonage mis en place par l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa).
Les animaux clonés pourraient avoir le label bio!
Le clonage permet de s'affranchir des aléas de la fécondation naturelle et de raccourcir considérablement le délai de reproduction des meilleurs animaux: six mois de travail en laboratoire, contre cinq ans pour sélectionner, par exemple, un taureau. Mais il y a un hic: cette technique comporte encore beaucoup d'inconnues. «Les animaux clonés se reproduisent mal et présentent souvent des problèmes de santé à la naissance (hépatites, obésité, désordres métaboliques), reconnaît le biologiste de l'Inra. Toutefois, en général, ces pathologies s'estompent au bout de quelque temps et disparaissent à la génération suivante. A notre connaissance, aucun descendant d'animal cloné ne présente de désordre métabolique.» Reste que les études sur ce sujet sont encore très limitées, c'est pourquoi l'Afssa se refuse pour l'instant à envisager une autorisation de vente d'aliments issus de clonage élaborés en France. Pourtant, rien n'empêcherait l'importation de ces produits, qu'aucun règlement n'oblige à étiqueter, ni aux Etats-Unis ni en Europe - l'Afssa ne prévoit pas pour l'instant d'imposer une quelconque traçabilité: «C'est une question politique qu'il revient au législateur de trancher», note Louis-Marie Houdebine.
Les défenseurs américains de l'environnement sont déjà montés au créneau, comme le Center for Food Safety, qui vient de lancer une pétition pour s'opposer au projet de la FDA. Ils sont appuyés, une fois n'est pas coutume, par l'opinion publique: alors que les plantes OGM classiques suscitent peu de réactions négatives, plus de 60% des Américains se déclarent opposés à la consommation de viande d'animaux clonés, essentiellement pour des motifs «éthiques et religieux». Les entreprises agroalimentaires, notamment laitières, sont elles aussi hostiles au règlement de la FDA, redoutant les possibles réactions de rejet de leurs clients. Les promoteurs de l'agriculture «organique» se montrent, quant à eux, d'autant plus inquiets que les produits issus de clonage pourraient, en principe, bénéficier du label bio, car ils ne seront pas considérés comme des organismes génétiquement modifiés. Les écologistes pointent aussi le risque d'appauvrissement de la biodiversité, dans la mesure où le clonage va encore favoriser la reproduction des animaux les plus performants et rentables, au détriment des autres.
La porte ouverte aux OGM animaux?
«La position des autorités américaines, qui consiste à considérer les produits issus de clones comme équivalents à ceux des animaux "naturels", permettra aux industriels de s'affranchir des études toxicologiques et environnementales, comme c'est déjà en grande partie le cas avec les OGM», estime Gilles-Eric Séralini, professeur et chercheur à l'université de Caen et membre de la Commission du génie biomoléculaire. «L'autorisation de la FDA va aussi ouvrir la porte aux OGM animaux, qu'il est beaucoup plus intéressant de reproduire par clonage», prévoit le biologiste, inquiet. Une vache dont on aurait ainsi bricolé le génome en laboratoire pour lui faire fabriquer du lait allégé en matières grasses pourrait ainsi être dupliquée à l'infini. Une perspective qui donne à réfléchir, sachant que Dolly, la première brebis clonée, a dû être euthanasiée à l'âge de 6 ans car elle souffrait de dégénérescence pulmonaire...