Les touristes connaissent Bali pour ses plages paradisiaques. Les scientifiques, eux, n'ont d'yeux que pour un groupe de macaques vivant au sud de l'île indonésienne, sur la péninsule de Bukit. Et pour cause : les individus de cette colonie possèdent une capacité à marchander hors du commun. Après avoir volé des objets aux touristes de passage, ils négocient leur butin en échange de nourriture, n'hésitant pas, dans certains cas, à faire monter les enchères ! Utiliser une monnaie d'échange afin d'obtenir de quoi manger n'est pas nouveau pour un singe. Mais jusqu'ici, ces comportements étaient surtout observés en laboratoire. Des conditions très particulières, et très éloignées d'un environnement naturel, qui ne permettent pas d'évaluer sans biais les capacités cognitives des animaux.
Au sud de Bali, au contraire, la bosse du commerce chez les macaques semble avoir émergé sans contrainte. Le phénomène dure depuis plusieurs décennies et les singes qui s'adonnent à cette pratique s'améliorent avec l'âge, constate une étude récente publiée sur le site de The Royal Society, l'équivalent de l'Académie des Sciences. Pour le montrer, des scientifiques ont filmé, pendant plusieurs mois, les interactions entre les singes et les touristes, répertoriant scrupuleusement la fréquence des vols, le succès ou l'échec des négociations, le type d'objets utilisés comme monnaie d'échange (de la bouteille vide au smartphone en passant par une paire de lunettes), etc.
Après avoir construit leur base de données, les chercheurs ont pu calculer que les singes les plus jeunes réussissent à dépouiller un touriste dans 39% des cas tandis que cette probabilité frôle les 70% pour les individus adultes. De même, les négociations contre nourriture sont jugées fructueuses dans 92% des cas chez les adultes contre 72% chez les individus plus jeunes. Ces résultats confirment que les macaques passent par une phase d'apprentissage. "Mener ces différentes étapes - le vol puis la négociation - jusqu'au bout requiert de nombreuses capacités", notent les chercheurs. Celles-ci sont apprises progressivement - d'autant que les singes passent par une période juvénile relativement longue - mais elles ne sont pas toutes cognitives : le succès d'un vol dépend aussi de la maturité physique : une combinaison de force, de rapidité et de coordination des mouvements.
De vrais choix stratégiques
Les scientifiques ont aussi présenté différents objets aux macaques afin d'évaluer la pertinence de leurs choix en fonction de l'âge. Ils ont pu constater que lorsque deux types de butin étaient accessibles, les singes les plus âgés récupéraient de préférence celui qui a le plus de valeur pour les humains. Les singes les plus jeunes, eux, semblent attacher autant d'importance à une bouteille en plastique qu'à un smartphone. Peut-être n'ont-ils pas les capacités cognitives suffisantes pour faire l'association entre un objet et la récompense qu'ils peuvent en tirer, notent les chercheurs. A moins qu'ils ne soient trop impulsifs pour négocier.
En revanche, les travaux menés à Bali montrent clairement que les macaques les plus âgés effectuent de vrais choix économiques et stratégiques en faisant monter les enchères : les individus possédant un objet de valeur ont plus de chance de refuser une première offre de la part d'un humain qui lui propose de la nourriture. Dans une position de force, le singe peut alors demander une ration plus importante ou bien un aliment qui lui plaît davantage ! A l'inverse, les négociations ne traînent pas si le singe possède une monnaie d'échange moins intéressante.
"Ce comportement intergénérationnel, spontané, impliquant des objets comme monnaie d'échange et que l'on ne retrouve pas chez d'autres singes balinais, semble être le premier du genre à perdurer", s'enthousiasment les auteurs de l'étude. L'analyse des décisions économiques chez les primates non humains pourrait permettre, à terme, de mieux comprendre l'apparition des premiers systèmes monétaires chez l'homme.
