"De mémoire de toxicologue, je n'avais jamais vu cela. Certains collègues pensaient même qu'il s'agissait d'une erreur de frappe", s'exclame le Pr Robert Barouki, directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et professeur à l'université Paris-Descartes. L'objet de l'étonnement de ce spécialiste des liens entre pollution et santé ? Les nouvelles valeurs limites concernant l'exposition de la population au bisphénol A (BPA), proposées en décembre par l'Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa). "Elle envisage de réduire de 100 000 fois ce seuil. Tous les Européens se trouveront au-dessus : cela va mettre une pression majeure pour l'interdiction totale de ce polluant", explique le scientifique.

Le bisphénol A avait déjà fait l'objet d'une réglementation de l'Efsa en 2015, appliquée diversement selon les Etats, certains interdisant cette molécule dans les biberons, d'autres dans tous les produits en contact avec les aliments. A l'époque, les spécialistes s'inquiétaient surtout des conséquences de cette molécule sur le cerveau, le métabolisme et le système reproducteur.

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"La précédente limite était toutefois provisoire, dans l'attente d'études complémentaires. Ce sont les données concernant son impact sur le système immunitaire qui ont conduit nos experts à rendre cet avis", indique un porte-parole de l'agence européenne. Le BPA augmenterait les quantités de certains lymphocytes impliqués dans différentes maladies immunitaires, dont les allergies, l'asthme et les affections auto-immunes. L'avis définitif de l'Efsa doit être rendu en fin d'année, ses experts devant maintenant répondre aux questions soulevées pendant la phase de consultation publique, qui s'est terminée le 22 février.

Moins d'anticorps chez les enfants exposés

L'effet des polluants sur l'immunité n'est pas une découverte. Les métaux lourds ou le benzène, entre autres, sont connus pour stimuler de façon excessive notre système immunitaire. A l'inverse, certains produits peuvent s'avérer immunosuppresseurs : ils vont diminuer l'efficacité de nos défenses. C'est le cas notamment de la dioxine et des polychlorobiphényles (PCB), qui font déjà l'objet de mesures d'interdiction et de contrôle. Plus récemment, des scientifiques se sont aussi rendu compte qu'une famille de molécules très répandue, les composés perfluorés, pouvait potentiellement avoir le même effet - jusqu'à rendre les personnes les plus exposées plus vulnérables à des virus comme celui du Covid-19.

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Inconnus du grand public, ces "PFAS", pour substances per- et polyfluoroalkyliques, sont utilisés depuis des décennies pour leurs propriétés imperméabilisantes et isolantes. On les retrouve dans nos vêtements et nos chaussures de pluie, nos casseroles antiadhésives et jusque dans des emballages alimentaires ou des cosmétiques. Leurs conséquences sur la santé sont déjà bien documentées - cancers des testicules ou des reins, élévation des taux de cholestérol, troubles hépatiques... C'est un chercheur danois au nom très français, Philippe Grandjean, professeur associé à l'université Harvard aux Etats-Unis, qui a, le premier, montré leurs conséquences sur l'immunité.

En 2008, il a testé 600 enfants des îles Féroé pour lesquels des échantillons de sang de cordon ombilical avaient été conservés. Il a alors découvert que plus leurs mères avaient été exposées aux PFAS, moins les enfants, pourtant vaccinés, possédaient d'anticorps contre le tétanos et la diphtérie à l'âge de 5 ans. "Cette méthode est préconisée par l'Organisation mondiale de la santé pour évaluer l'immunotoxicité d'une molécule. Depuis, des résultats similaires ont été retrouvés dans d'autres pays, pour différents vaccins, ainsi que chez les adultes", rappelle le scientifique.

Poursuivant ses travaux au Danemark, il a aussi montré que plus l'exposition in utero aux PFAS était importante, plus les enfants risquaient de se trouver hospitalisés ultérieurement pour des maladies infectieuses, notamment pulmonaires. Des travaux également confirmés depuis dans d'autres pays.

Des produits largement diffusés dans l'environnement

Philippe Grandjean s'est donc naturellement interrogé sur l'effet de ces composés chez des personnes infectées par le Covid. Pour cela, il disposait d'un atout de taille : la bio-banque danoise, où les autorités de Copenhague conservent les "fonds de tubes" de prélèvements sanguins des citoyens hospitalisés. "Nous avons étudié 320 sujets infectés par le Covid et nous avons montré une corrélation entre la gravité de leur maladie et le taux d'un composé perfluoré dans leur sang, le PFBA", décrit le scientifique. Cette molécule, qui appartient à la famille des PFAS, est censée être moins toxique que d'autres, mais elle présente la particularité de s'accumuler dans les poumons...

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"Au moins trois autres articles, parus depuis, montrent des résultats similaires. C'est encore peu, mais nous savions déjà, sur des modèles animaux, que les PFAS augmentaient la sensibilité à l'infection par différents virus, dont la grippe. Pourquoi en irait-il autrement avec ce coronavirus ?", indiquait à L'Express, dans un entretien publié le 17 décembre, la Pr Linda Birnbaum, directrice jusqu'en 2019 de l'Institut américain des sciences de la santé environnementale.

D'autres études sont en cours, y compris en France, pour évaluer les conséquences d'une imprégnation par des PFAS sur la vaccination anti-Covid. "Nous voulons profiter de l'essai Covicompare, mené sous l'égide de l'Inserm, pour étudier de façon très détaillée l'effet des perfluorés sur l'immunité des personnes âgées", explique le Pr Barouki.

Une question qui devrait rester encore longtemps d'actualité : si quelques PFAS sont interdits ou encadrés en Europe, ces produits sont largement diffusés dans l'environnement. Quasi-impossibles à détruire, ils vont continuer à nous contaminer par le biais de l'eau ou d'aliments pollués.