C'est un petit coffre en bois paré d'une mosaïque magnifique de nacre et de calcaire rouge avec un fond noir en lapis-lazuli. "L'étendard d'Ur" figure une scène de champ de bataille, il y a environ 4500 ans, où des Sumériens mènent le combat avec des chars tirés par des équidés. Depuis sa découverte en 1920 au sud de Bagdad (Irak), ce trésor inestimable, conservé au British Museum de Londres (Grande-Bretagne) n'a cessé d'interpeller les spécialistes. Et pour cause, les chevaux domestiques ne sont apparus dans le Croissant fertile qu'un demi-millénaire plus tard (il y a environ 4000 ans). Certains archéologues ont laissé sous-entendre que l'étendard était un faux, d'autres - la plupart - ont cherché à comprendre cet anachronisme.

Une étude paléogénétique exceptionnelle

Le voile vient d'être levé par une équipe de chercheurs de l'Institut Jacques Monod (CNRS/Université de Paris) grâce à la génétique dans un article récemment publié par la revue Science Advances : les canassons représentés ne sont pas des chevaux domestiques mais des animaux hybrides, un croisement entre deux races d'ânes dont un sauvage de la famille des Hémiones. "Nous avons étudié les génomes de 44 équidés gisant dans une tombe princière exceptionnelle, celle d'Umm el-Marra située à une soixantaine de kilomètres à l'est d'Alep (Syrie)", détaille Eva-Maria Geigl, l'une des principales auteures de l'étude. Puis, ils ont comparé leurs résultats avec le génome d'un hémione trouvé à Göbelkli Tepe, dans le sud-est de l'actuelle Turquie et vieux de 11 000 ans qui représente l'un des derniers ânes sauvages connu disparu au début du XXème siècle.

44 restes d'équidés issus de cette tombe princière ont permis de décrypter leur génome.

44 restes d'équidés issus de cette tombe princière ont permis de décrypter leur génome.

© / @Glenn Schwartz, John Hopkins University

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Le résultat a montré que les animaux d'Umm el-Marra sont bien le fruit d'un accouplement entre un hémione (présence du chromosome X issu du père) et une ânesse domestiquée (via l'ADN mitochondriale transmis par la mère). "Manifestement, ces animaux étaient stériles, ce qui sous-entend que pour en avoir un nouveau bébé, il fallait à chaque fois capturer un Hémione sauvage avant la phase d'accouplement", poursuit Eva-Maria Geigl. Une tâche relativement ardue puisque l'animal était d'un naturel agressif et particulièrement rapide.

Une technologie de géo-ingénierie pluri-millénaire

Pour les spécialistes de l'Institut Jacques Monod, les Sumériens ont dû découvrir cette hybridation dans la nature, avant d'avoir eu l'idée de l'organiser de façon quasi industrielle. "Des sources écrites révèlent qu'il existait un centre de production à Nadar, au nord de la Syrie avec une chaîne élaborée et une expertise particulière", ajoute la chercheuse. Les kungas ainsi obtenus étaient donc plus facilement domptables mais possédaient une vitesse de déplacement élevée, une robustesse importante ainsi qu'une grande endurance. Ils étaient donc très recherchés et, au-delà de leur aptitude en temps de guerre, s'échangeaient à prix d'or : des tablettes cunéiformes principalement des relevés de transactions soulignent ainsi "qu'un kunga valait six ânes domestiqués." Pas étonnant alors d'en retrouver certains dans de riches tombes comme celle d'Umm el-Marra où ils ont été regroupés par quatre derrière leur char. Une mise en scène très étudiée.

Ils devaient être aussi utilisés comme cadeaux de mariage au sein des classes dirigeantes et servaient lors de parades victorieuses ou pour d'autres cérémonies. Autre preuve de leur grande valeur, ceux exhumés sur le site syrien avaient des anneaux au niveau des naseaux et l'étude de leurs dentures a révélé des traces d'usures. "Ces kungas ne devaient pas brouter mais être nourris, ce qui montre combien ils étaient choyés", conclut Eva-Maria Geigl.

Détails du bas-relief de Ninive (645 - 635 av. J-C) conservé au British Muséum

Détails du bas-relief de Ninive (645 - 635 av. J-C) conservé au British Muséum

© / @E-M. Geigl / IJM / Cnrs-Université de Paris.

Outre que la publication de l'Institut Jacques Monod fait état de la plus ancienne hybridation produite par l'homme, elle révèle que cette période coïncide avec un chamboulement des technologies. Au Proche-Orient durant les IIIème et IIème millénaires avant notre ère, donc en plein âge de Bronze, la pierre est peu à peu remplacée par le métal. La mise en place de cette "bio-ingénierie" bien plus tôt que ce que l'on pensait jusqu'ici vient donc renforcer ce "grand bond en avant". Le cheval, lui, sera domestiqué 500 ans plus tard (au IIème millénaire avant notre ère) et supplantera peu à peu les kungas dans l'art de la guerre.