Les nootropes ou nootropiques sont des substances - plantes, médicaments, suppléments, etc. - qui sont censées améliorer notre fonctionnement cognitif - fonctions exécutives, mémoire, créativité, motivation... - sans engendrer d'effets secondaires notables ou d'addiction particulière. Une nouvelle invention de notre société méliorative, pourrait-on croire. Mais les nootropes n'ont rien de nouveau, et vous en avez probablement consommé avant de lire cet article. En effet, le plus répandu est... le café ! Les propriétés stimulantes de la caféine en font une des substances nootropiques les plus utilisées dans le monde. Balzac ne se vantait-il pas d'en boire plus de 50 fois par jour pour écrire ? "Les idées s'ébranlent comme les bataillons de la Grande Armée sur le terrain d'une bataille..."
Toutefois, loin de la caféine ou d'autres plantes ancestrales comme le ginkgo biloba ou le ginseng aux prétendus effets stimulants, nous assistons à un boom des smart drugs : des substances qui décupleraient nos capacités intellectuelles, notre mémoire ou notre concentration. Après un démarrage assez lent dans les années 1970, leur utilisation a explosé dans la Silicon Valley et, depuis, se répand un peu partout sur le globe et dans tous les milieux : Sebastian Sattler, sociologue à l'université de Cologne, estime ainsi que 4% des étudiants allemands y ont déjà eu recours !
Des substances utilisées par l'armée
Aujourd'hui, le nootrope le plus répandu est probablement le modafinil, un microstimulant principalement prescrit pour soigner la narcolepsie, mais qui a aussi été utilisé par l'armée française lors de la guerre du Golfe en 1991 pour prolonger l'état d'alerte des soldats dans les situations de combat. Le modafinil donne une impression de vivacité intellectuelle et de concentration qui élimine les distractions habituelles.
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Mais est-ce que ça marche ? Allez-vous devenir le prochain Einstein ? Pas sûr. Même si les "noonautes" ne jurent que par les effets de ces "drogues intelligentes", les scientifiques ont du mal à en isoler un quelconque bénéfice : quelques-unes semblent avoir des vertus cognitives, alors que d'autres reposent probablement sur le bon vieil effet placebo. Les résultats sont donc d'un point de vue neurologique assez mitigés, et varient considérablement selon les individus. Certains ont donc recours au stacking : des mélanges de différents produits pour atteindre le nirvana de l'efficience cognitive. Mais trouver son propre stack peut s'avérer chronophage en essais... et coûteux.
En effet, ce business est devenu hyperlucratif : plus de 1 milliard de dollars en 2015 selon Krishna Chinthapalli, neurologue au Royal North Shore Hospital près de Sydney en Australie. En plein boom, ce marché, principalement électronique, propose des produits aux prix souvent élevés (de 30 à 50 euros les 100 grammes) et aux noms racoleurs : Claritas, Brain Complex ou tout simplement Memory. A l'aune de l'expresso pris sur le zinc, cela revient assez cher quotidiennement.
Une vision réductionniste du fonctionnement de notre cerveau
D'un point de vue plus anthropologique, la notion même de smart drug interroge : Mindy Hamilton, de l'université de Cincinnati, explique qu'elle sous-tend que notre cerveau n'est pas utilisé de façon optimale et qu'il faudrait donc augmenter ses capacités. De plus, leur utilisation renforce la compétition entre les individus, ce qui peut être néfaste à la collaboration nécessaire à notre espèce.
Sur le plan cérébral, l'idée de booster ses compétences peut paraître absurde, car elle fragmente le fonctionnement d'une personne en catégories déterminées comme la concentration ou la créativité. C'est une vision mécaniste du cerveau dénuée de tout fondement, voire réductionniste : ce ne sont pas les compétences qui se trouvent réellement améliorées, mais plutôt leur perception de façon fragmentée qui donne une impression d'intelligence améliorée.
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Nous sommes donc encore loin des promesses du film Limitless, dans lequel le protagoniste devient un génie après avoir ingéré un nootrope top secret. Toutefois, il nous reste de bien meilleurs nootropes naturels. Certes, leur effet est sans doute plus lent qu'avec un cachet, mais sûrement plus fiable.
