Avec les progrès de la science, nous avons l'impression que tout est à portée de main, que c'est uniquement une question de temps avant que la marche inexorable de la connaissance n'arrive à lever le voile sur les zones d'ombre de notre univers. Toutefois, ceci est une vision assez caricaturale. En sciences cognitives, dont le but est d'essayer de comprendre l'humain sous toutes ses coutures, il reste des sujets pour lesquels nous commençons à peine à imaginer des méthodes d'exploration. Dans ces domaines, nous sommes donc encore loin du stade de la compréhension. C'est le cas, par exemple, de l'émergence de la conscience. Comment la matière organique fait-elle pour donner naissance à des propriétés dites "émergentes" dépassant de loin les capacités de chaque cellule, comme le fait d'être conscient de soi-même ?
Cette question a donné naissance à ce qu'on appelle "le problème difficile de la conscience". Nous, scientifiques, procédons généralement par étapes : lorsque nous décortiquons un sujet, nous étudions les éléments qui le constituent afin d'avoir une compréhension plus globale. Par exemple, pour analyser le déplacement d'un objet dans l'espace, nous étudions chaque force impactant la matière et nous essayons de prédire sa trajectoire. En général, cette méthode fonctionne plutôt bien.
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Lorsque nous avons commencé à étudier le cerveau, nous avons procédé de la même manière, avec un certain succès. Une grande partie des éléments que l'on pensait difficiles à déchiffrer s'élucidaient grâce à notre méthodologie : la mémoire, l'attention, l'intelligence. Nous avons ainsi fait d'énormes progrès en neuropsychologie. Mais le défi est venu d'ailleurs : comment observer ce que l'on ressent lorsqu'on hume une tasse de café ou qu'on revisite un lieu de notre enfance ? De quelle façon étudier le comment et le pourquoi de nos expériences subjectives de vie ? Cette problématique, baptisée donc "le problème difficile de la conscience", a été formalisée par David Chalmers. Ce chercheur en sciences cognitives et professeur de philosophie à l'université de New York s'est posé la question suivante : peut-on comprendre l'émergence de la conscience en étudiant uniquement les processus quasi mécaniques du cerveau qui la sous-tendent ?
L'expérience de pensée de "la chambre de Marie"
Pour mieux apprécier la complexité de ce sujet, je vous propose une expérience de pensée imaginée par un autre chercheur : Frank Jackson, philosophe à l'université nationale d'Australie. Elle s'intitule "la chambre de Marie". Marie est une chercheuse brillante qui vit dans le futur. Spécialisée en neurophysiologie, elle étudie le monde des couleurs. Or, pour des raisons inconnues, elle travaille dans un laboratoire en noir et blanc. Marie est une pointure dans son domaine : elle a étudié la rétine, le nerf optique ainsi que tout le processus neuronal de la vision, mais elle n'a jamais vu les couleurs de ses propres yeux. Jackson pose la question suivante : si Marie sort un jour de son laboratoire et qu'elle perçoit enfin le monde tel qu'il est, va-t-elle apprendre quelque chose de nouveau ? Jackson considère que oui. Selon lui, il existe une différence fondamentale entre décrire quelque chose de manière fonctionnelle, matérielle, et vivre l'expérience subjective de cette chose.
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Chalmers, lui, fait l'hypothèse inverse : même si on identifie tous les circuits neuronaux liés à la conscience, cela ne nous dira rien sur les "qualia" de la conscience, c'est-à-dire l'expérience subjective. Par extension, cela signifie qu'avec nos méthodes d'investigation actuelles, on ne pourra jamais résoudre "le problème difficile de la conscience". Etudier les propriétés d'une expérience est différent de la vivre, et on ne peut jamais être sûr de ce que l'autre est en train d'éprouver.
On voit bien avec cet exemple que la frontière entre la science et la philosophie est bien plus floue qu'on ne le pense. D'ailleurs, les quelques pistes de réponses au "problème difficile de la conscience" nous viennent davantage des philosophes que de chercheurs à la vision hyperrationaliste. Certains arguent par exemple que ce problème est un non-sens et, qu'à terme, il sera dépassé comme cela a été le cas de l'hypothèse vitaliste (celle-ci défend l'idée qu'il existe une différence fondamentale entre le vivant et le non-vivant, ce qui n'est pas le cas). Ces échanges nous incitent à dépasser les clivages disciplinaires. Au lieu de s'en tenir à la neurologie qui essaye de comprendre le système nerveux de manière déconnectée de la psychologie ou encore de la philosophie, nous avons besoin, plus que jamais, de transdisciplinarité afin de savoir quelles questions nous poser. Peut-être pourrons-nous alors percer les secrets de notre conscience.
