Dans les différents débats publics autour de l'épidémie de Covid-19, on parle souvent de son taux de létalité - est-il comparable à celui de la grippe et parviendra-t-on à le réduire, dans le cas où le coronavirus continuerait de circuler dans les prochaines années ? On ergote aussi sur les effets du confinement sur les courbes de contamination. Je ne suis pas virologue ni épidémiologiste, je suis psychologue et neuroscientifique. Je m'intéresse donc plutôt aux potentiels impacts du Sars-CoV-2 sur le cerveau et l'appareil psychique humain.

Des effets difficiles à lire

Il ne faut pas seulement se focaliser sur la létalité du Covid-19, il faut aussi étudier les éventuelles séquelles qu'il pourrait avoir sur la qualité de vie à long terme des personnes qui l'ont contracté. Or, avec maintenant une année de recul depuis l'apparition du virus, les articles scientifiques sur ce sujet se sont multipliés et nous commençons à pouvoir en tirer quelques enseignements - à ce titre, je tiens à remercier Romain Ligneul, chercheur en neurosciences à la Fondation Champalimaud, à Lisbonne, qui fait un travail remarquable de recensement des publications sur ce thème. En préalable, je souhaite rappeler que le cerveau demeure l'organe le plus mystérieux du corps humain et que, s'il est aisé de voir les effets du Covid sur un poumon, ceux sur l'encéphale sont loin d'être aussi lisibles. Il nous faut donc, en tant que chercheurs, faire preuve d'humilité. Toutefois, je pense que nous devons communiquer le plus souvent possible nos connaissances, même quand elles sont fragiles. Le silence des scientifiques pousse à la suspicion et renforce une sorte de rapport infantilisant que nous pouvons avoir les uns avec les autres.

Changements microstructurels

La première constatation faite par les neuroscientifiques est que le Covid-19 ne s'attaque pas uniquement au système respiratoire mais qu'il atteint bien le système nerveux central et, dans certains cas, le cerveau. Les premiers symptômes neurologiques et psychiatriques liés au Covid-19 ont été signalés dès le 25 février par des chercheurs chinois. D'ailleurs, la perte d'odorat - l'anosmie - a été un des premiers signaux qui laissaient suspecter que le virus pouvait entrer dans le cerveau en remontant les neurones olfactifs. Des études plus récentes suggèrent qu'il n'a pas besoin de "remonter" au cerveau et qu'il lui était possible de "simplement" traverser la barrière hématoencéphalique, voire d'atteindre différents endroits de l'encéphale. Ainsi, courant mars 2020, une étude de cas japonais a rapporté les premières détections de Sars-CoV-2 dans le liquide céphalorachidien. Notons cependant que les IRM classiques ne détectent que les affections graves, comme les encéphalites ou les accidents vasculaires cérébraux (AVC), susceptibles de survenir durant la phase aiguë de Covid-19. Il a donc fallu utiliser d'autres outils exploratoires plus sensibles, tels que l'imagerie en tenseur de diffusion. Là encore, les premiers résultats semblent indiquer des changements microstructurels dans l'anatomie cérébrale.

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De plus, on sait que le Covid-19 peut entraîner une hypercoagulation et une inflammation des vaisseaux, ce qui peut expliquer, d'une part, la survenue d'AVC chez certains malades et qui, d'autre part, laisse à penser qu'à l'avenir les cas de démence pourraient significativement augmenter. Malheureusement, ces atteintes cérébrales potentielles peuvent mettre des mois, voire des années, avant de produire des symptômes. Et, typiquement, nous manquons de recul sur ce point, si bien que l'évaluation de ce risque reste hasardeuse. Par ailleurs, d'autres facteurs confondants dus au confinement, à l'isolement social, au stress et à l'incertitude entraînent des conséquences psychologiques évidentes. Mais, au-delà, et les mesures prises par différents pays le montrent, le Covid-19 atteint bien "mécaniquement" le cerveau. Nous devons admettre que nous en ignorons aujourd'hui les conséquences de ce phénomène. Quoi qu'il en soit, ces données sont assez inquiétantes pour qu'on les prenne au sérieux.

Ma responsabilité de neuroscientifique est de les partager, non pour inquiéter, mais pour contribuer à la diffusion de nos connaissances. En ce sens, j'adhère totalement et je participe à la démarche de l'association #aprèsJ20 Covid long, qui a pour objectif de fédérer et de soutenir les personnes souffrant de séquelles de la maladie. Les troubles respiratoires sont très préoccupants, mais ils sont identifiés. Les problèmes neurocognitifs, eux, peuvent être une bombe à retardement. A nous de les surveiller de près. En toute transparence.