Pendant longtemps, nous avons pensé qu'il était impossible pour notre cerveau de créer de nouveaux neurones, que le "stock" que nous avions à la naissance était définitif. Et, qu'au mieux, on pouvait entretenir nos cellules nerveuses en développant de nouvelles synapses (les connexions entre les neurones). Toutefois, cette première hypothèse a été corrigée voilà quelques décennies et le consensus actuel pointe que l'encéphale est capable de produire de nouveaux neurones (neurogenèse). Mais, pour nombre de spécialistes, un tel processus s'arrêtait vers l'âge de 13 ans et, en général, le cerveau atteignait sa maturité autour de 25 ans. Depuis quelques années, de nouvelles recherches sont venues contredire ces suppositions et le débat a largement été relancé au sein de la communauté scientifique.

Un processus qui dure toute au long de la vie mais diminue avec l'âge

L'une des interrogations principales a porté sur la durée de la neurogenèse, qui se prolongerait bien au-delà de la maturité du cerveau et serait continue dans l'hippocampe. Cette structure du système limbique, surnommée ainsi en raison de sa forme similaire à celle du fameux poisson, se trouve impliquée dans les processus d'apprentissage, de mémoire, de stress et d'exercices. Au cours de la vie, elle peut évoluer, voire s'atrophier et provoquer des troubles neurologiques.

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En 2013, Peter Eriksson, du département de neurosciences clinique de l'institut de neurologie de l'université de Sahlgrenska à Göteborg (Suède), publie un des premiers articles qui semblent indiquer une neurogenèse dans le gyrus denté de l'hippocampe chez l'humain, et ce, tout au long de l'existence ! Ces informations ont bouleversé les connaissances avant de réorienter nombre de travaux. En 2018, Shawn Sorrells et son équipe de l'université de Californie San Francisco publient un article qui vient contrer, partiellement, ces découvertes : Sorrells indique que même s'il est vrai que le gyrus denté conserve après la naissance des propriétés de neurogenèse, celle-ci semble diminuer drastiquement entre 7 et 13 ans, et devient quasi indétectable après cet âge-là. Ces conclusions, même si elles ne remettent pas en cause le processus, ont posé beaucoup de questions, notamment par rapport aux autres espèces. Il semble que la neurogenèse hippocampique est freinée chez l'humain alors que chez d'autres mammifères elle paraît bien mieux préservée.

Lutter contre les maladies neurodégénératives

Ces différences, loin d'être un handicap, ont suscité de formidables espoirs autour d'éventuels traitements de maladies neurodégénératives. Ainsi, il y a deux ans, l'équipe d'Elena Moreno-Jimenez, du département de neuropathologie moléculaire du centre Severo Ochoa de Madrid (Espagne), a observé la différence entre l'éventuelle neurogenèse hippocampique chez des adultes sains et celle de patients atteints de la maladie d'Alzheimer. Là encore, ce qu'elle a trouvé a bousculé nos connaissances : la neurogenèse peut être particulièrement abondante chez les sujets sains, même à un âge très avancé. En revanche, elle se trouve ralentie, voire brutalement freinée, chez les personnes touchées par la maladie d'Alzheimer.

Il s'avérerait donc que l'on continue bien à créer de nouveaux neurones de manière quasi incessante dans ces aires du cerveau s'il n'y a pas d'atteintes graves à son bon fonctionnement. Toutefois, il est important de nuancer ces résultats : d'abord, la neurogenèse semble vraiment confinée aux régions hippocampiques ; ensuite, l'âge impacte aussi la vascularisation et la capacité à créer de nouvelles synapses. Ainsi, notre encéphale a bien la capacité de créer de nouveaux neurones à un âge avancé mais qui sont moins connectés et qui ont des ressources moindres que ceux développés lorsqu'on est plus jeune. Ces facteurs sont aussi importants pour comprendre le déclin cognitif qui peut nous toucher, et comment on pourrait le prévenir.

Rétrospectivement, il faut admettre que les travaux de recherche ont effectué de nombreux va-et-vient remettant parfois en cause la neurogenèse. Cela peut paraître frustrant. Cependant, c'est exactement comme cela que la méthode scientifique doit fonctionner : nous mettons à jour nos connaissances au fur et à mesure des avancées, chacune d'entre elles ajoute une pierre à l'édifice du savoir. Les neurosciences progressent notamment grâce à de nouvelles technologies qui permettent d'obtenir de plus en plus de détails sur des sujets toujours plus compliqués. En cela, s'intéresser à l'organe le plus complexe du corps humain oblige à ne pas tomber dans une vision dogmatique, mais à nous laisser guider par notre faisceau de preuves. Et c'est très bien ainsi.