Pour la campagne antigrippale, les pouvoirs publics affichent un objectif ambitieux : 75% de couverture vaccinale, comme l'a recommandé l'Organisation mondiale de la santé. Les injections sont proposées depuis le vendredi 22 octobre aux personnes prioritaires, des plus de 65 ans aux femmes enceintes en passant par les soignants. Le reste de la population pourra en bénéficier du 23 novembre au 31 janvier. Sur le terrain, l'optimisme n'est toutefois pas de mise. Rappelons qu'à l'hiver 2019-2020 le taux de vaccination des Français n'a pas dépassé 48%.
Depuis, la crise sanitaire liée à l'épidémie de Covid a sévi, et nul ne connaît son impact sur l'adhésion à la vaccination antigrippale. Certes il y a l'engouement, inimaginable il y a encore quelques mois, pour les vaccins anti-Covid (86,2% de couverture vaccinale complète des plus de 12 ans au 24 octobre). Ajouté à l'incitation à combiner le vaccin contre la grippe et la troisième dose contre le Covid, il pourrait avoir un effet attractif. Mais plusieurs points inquiètent. L'absence d'épidémie grippale de l'hiver dernier pourrait décourager la vaccination cette année, alors que ce phénomène exceptionnel a pu diminuer le niveau d'immunité collective des Français. Il a aussi compliqué le choix des antigènes pour le vaccin 2021-2022 par les experts de l'OMS : l'adaptation de ces injections aux virus qui circuleront cet hiver fait de facto l'objet d'une grande inquiétude.
Avec la pandémie de Covid, moins de maladies hivernales
On sait combien la pandémie de Covid-19 a eu un impact favorable sur la circulation des virus l'hiver dernier. Le niveau des bronchiolites, gastro-entérites, infections respiratoires sévères et grippes a été le plus bas jamais atteint à notre ère moderne. Une baisse du nombre de cas principalement due aux gestes barrière et aux mesures de freinage de l'épidémie de Covid, qui ont également eu un impact sur la circulation des autres virus. Mais cette adhésion aux mesures barrière fond, alors même que l'hiver arrive. La dernière vague de questionnaires de l'enquête CoviPrev de Santé publique France l'atteste : les Français portent moins souvent le masque, se lavent moins les mains, respectent moins la distanciation sociale.
Autre facteur d'inquiétude, la confiance dans les scientifiques a beaucoup diminué en France durant la crise du Covid. Dans l'édition datée d'octobre 2021 des Notes du Conseil d'analyse économique, les chercheurs Yann Algan et Daniel Cohen relèvent une baisse de 20 points entre mars et décembre 2020 de cette confiance. Une telle chute n'a été observée dans aucun des 14 autres pays étudiés et s'explique notamment par les "affaires" successives (pénuries de masques, hydroxychloroquine...), qui pourraient peser sur la crédibilité de la campagne vaccinale antigrippe actuelle.
L'hôpital public face à la pénurie de soignants
Mais le pire est sans doute à chercher dans l'état de l'hôpital public. Aura-t-il les moyens de supporter la pression des infections hivernales en plus du Covid ? Rien n'est moins sûr. Depuis plusieurs semaines les alertes se multiplient dans les rangs des directions d'hôpital, des syndicats, des médecins et représentants de soignants, chez les urgentistes aussi, face à la pénurie d'infirmiers, d'aides-soignants, sans compter les postes vacants de médecin temps plein. L'hémorragie du personnel non médical est patente, dans le sillage de la crise sanitaire et de l'insuffisance du Ségur de la santé à augmenter l'attractivité de l'hôpital. Les infirmiers quittent le navire ou multiplient les arrêts de travail. Des médecins aussi changent de métier.
Sur le terrain, les cellules de crise Covid ont laissé la place aux cellules de gestion de la pénurie de personnels. Nous avons un temps manqué de masques, désormais ce sont les visages pour les porter qui viennent à manquer. Et ce dans l'indifférence la plus totale des candidats à l'élection présidentielle. Au quotidien, des questions sont pourtant à résoudre. Comment assurer la continuité des soins quand les intérimaires ne suffisent plus ? Comment rattraper la déprogrammation chirurgicale du Covid alors qu'il faut refermer des blocs faute d'aides opératoires ? Comment organiser la fermeture des lits alors que les services d'urgence ouverts sur la rue n'ont pour leur part aucun robinet à fermer ? Avec en filigrane le spectre des transferts imposés et des morts sur brancard faute de chambres avec du personnel en face pour les prendre en charge. Oui, cet hiver pourrait s'avérer très difficile.
