Il ne leur permettra pas d'atteindre 20 000 lieues sous les mers, mais le quart de cette profondeur satisfait déjà leurs plus grands espoirs. Avec le baptême d'un tout nouveau bateau, le 2 juillet, dans le port de Marseille, les archéologues sous-marins font entrer leur discipline dans une nouvelle ère, celle de la robotique, qui aurait grandement inspiré Jules Verne. Les scientifiques du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm), un service du ministère de la Culture, inaugurent l'Alfred Merlin - du nom du Français qui réalisa la première fouille archéologique en mer au large de Tunis au début du XXe siècle - , un fier vaisseau de 46 mètres de long, tout en matériaux composites, bardé de centaines de mètres de fibres optiques et de capteurs insérés directement dans la coque, qui serviront à surveiller son évolution en mer quotidiennement. Ce navire possède aussi une capacité de projection inédite (3 500 nautiques), il pourra donc se rendre un peu partout sur le Globe avec un équipage de 28 personnes. Surtout, il préfigure les besoins des archéologues pour les prochaines décennies. "Il conjugue tous les outils de prospection et de plongée, résume le directeur du Drassm, Michel L'Hour. Ce dernier quitte ses fonctions, mais voit en ce bijou de technologie l'aboutissement d'une carrière bien remplie. Et, pour la première fois à bord, un espace destiné aux robots." Un virage encouragé par ce Breton aux allures de Tintin pour qui l'exploration des abysses ne peut être exclusivement faite par l'homme ; comme dans l'espace, "là où l'on ne peut aller, il faut laisser faire les machines".

Des engins conçus pour les besoins des archéologues

Un pari qui était une gageure, il y a à peine dix ans, lorsque le Drassm a lancé son programme et énoncé, dans les pas d'Isaac Asimov, les "trois règles de la robotique" version sous-marine : construire des engins légers (peu encombrants pour être facilement déployés), les rendre opérationnels par n'importe qui (c'est-à-dire par des archéologues et non des pilotes dédiés) et leur donner le sens du toucher : "Il faut que celui qui l'utilise ait les mêmes sensations qu'un plongeur sous l'eau", détaille Michel L'Hour. D'où la mise au point d'une ribambelle de véhicules sous-marins téléguidés - ROV (remotely operated vehicle) - et autres engins robotisés qui embarquent à bord du Merlin.

La star s'appelle Ocean One, conçu par l'université américaine Stanford, un demi-humanoïde avec des bras, une tête pivotante où se trouve une caméra, ainsi que des mains qui lui confèrent un pouvoir de préhension inédit. La plupart des machines qui existaient jusque-là ont été développées pour la construction off-shore et pour la Marine. Trop rustiques, elles savent forer, visser ou dévisser, mais ne conviennent pas pour explorer des épaves, dégager la vase ou encore récupérer délicatement les objets les plus précieux. Dans les prochains mois Ocean One pourrait être muni de nouveaux doigts polyarticulés mesurant l'effort et développés par l'Institut Pprime de Poitiers. "Avec une précision de l'ordre du centimètre, ils sont capables de ressentir la texture d'un objet - céramique, verre, bois, cuir, cordages, tissus -, détaille Vincent Creuze, directeur robotique du Drassm. Et peuvent le prendre sans l'écraser, qu'il pèse quelques grammes ou plusieurs dizaines de kilos."

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Mais avant d'arriver sur une épave, il faut d'abord la détecter. Là encore, l'Alfred Merlin se trouve doté d'outils innovants : sous l'eau, les ondes électromagnétiques ne pénètrent pas, si bien qu'il faut passer par les ondes acoustiques. Grâce à des sonars qui cartographient les fonds et ciblent les anomalies de reliefs, couplés à des magnétomètres qui, eux, détectent les métaux. Une technologie redoutable pour localiser les vieilles coques englouties des paquebots ou des navires de guerre, comme le Danton exploré en 2015 et reposant à 1 025 mètres de profondeur au large de la Sardaigne depuis la Première Guerre mondiale. "L'Alfred Merlin dispose, par exemple, d'une caméra de la taille d'une bouteille d'eau développée avec l'Office national d'études et de recherches aérospatiales (Onera). Elle réalise des milliers de clichés qu'elle fusionne avec des données de turbidité et de pression de l'eau pour reconstituer en temps réel l'ensemble d'un vaisseau en 3 D.", poursuit Vincent Creuze. Surtout, le nouveau bâtiment du Drassm embarque Arthur, un ROV couteau suisse d'une centaine de kilos, capable de descendre à 2 500 mètres. "Il est la cinquième génération d'engins que nous développons, et emporte tous les outils nécessaires à l'archéologue des mers : il peut souffler ou aspirer les sédiments pour dégager les artefacts ; il sait les filtrer selon leur matière et possède de petites griffes pour en récupérer certains. Enfin, il dispose d'un système d'éclairage déporté et d'une caméra haute résolution pour voir jusqu'à 30 mètres", argumente Vincent Creuze. Enfin, contrairement à un humain, il peut effectuer une dizaine de plongées par jour sans éprouver de fatigue.

Un potentiel illimité

Pour autant, il ne faut pas non plus fantasmer : "Ils n'ont pas d'intelligence artificielle, ni aucune forme d'autonomie puisqu'ils restent tenus "en laisse" par un long ombilical qui les relie au bateau en surface, souligne Michel L'Hour. Et ils se contentent de faire ce que nous leur demandons de faire." Ce qui est déjà beaucoup : avec 11 millions de kilomètres carrés, la France possède le deuxième espace maritime mondial, ses eaux renfermeraient près de 200 000 épaves qui restent à explorer. "N'oublions jamais que la plus grande réserve des musées se trouve sous la mer", conclut Michel L'Hour. Après une campagne d'essais cet été en Méditerranée pour tester tous ses systèmes robotiques, l'Alfred Merlin pourra larguer les amarres. Il promet déjà de révéler moult trésors engloutis.

EN CHIFFRES

1966

Création du Drassm par André Malraux

16 millions d'euros

Coût du navire Alfred Merlin

2 500 mètres

Profondeur où les ROV archéologiques peuvent opérer

200 000

Estimation du nombre d'épaves dans les eaux françaises