L'épidémie de variole du singe se poursuit en France et connaît toujours une rapide progression. Jeudi 18 août, 2 889 cas confirmés de cette maladie infectieuse, aussi appelée Monkeypox, avaient été recensés en France, selon le dernier rapport de l'agence sanitaire Santé Publique France. Pour contrer l'épidémie, 189 lieux de vaccination (centres et pharmacies à titre "expérimental") ont été ouverts sur le territoire, et plus de 100 000 doses de ce vaccin contre la variole ont été reçues par la France.

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Au 17 août, un peu moins de 50 000 d'entre elles avaient été administrées, rapporte le ministère de la Santé. Un rythme trop lent jugent épidémiologistes et associations. Selon elles, 37 000 injections hebdomadaires seraient nécessaires afin de permettre la vaccination avant la fin de l'été. Directrice de recherches émérite à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), l'épidémiologiste et biostatisticienne Dominique Costagliola revient pour L'Express sur la gestion de cette épidémie en France, la négligence de ce type de maladie émergente et ses conséquences en termes de santé publique.

L'Express : Le nombre de cas de variole du singe continue d'augmenter, près de 3 000 cas ont été recensés... Comment qualifieriez-vous aujourd'hui la situation épidémique en France ?

Dominique Costagliola : Ce chiffre donné par Santé Publique France est indicatif, mais il est probable qu'il soit inférieur au nombre de cas réels, comme habituellement lors d'une épidémie. Il peut y avoir plusieurs explications. D'une part, il y a des cas asymptomatiques de Monkeypox : une étude récente publiée par une équipe de l'hôpital Bichat à Paris a déterminé qu'il y avait, parmi les personnes suivies pour la prise de PrEP ou en raison d'une infection au VIH, environ 6 % de personnes positives au Monkeypox qui ne présentaient aucun symptôme. D'autre part, il est possible que la comptabilisation soit un petit peu moins bonne en ce moment en raison des vacances et des délais de remontées des cas. Au niveau mondial, le temps de doublement de l'épidémie est d'environ quinze jours. Cela doit nous alerter : si la dynamique se poursuit ainsi, on risque de se retrouver avec un nombre de cas faramineux à la fin de l'année.

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Pour l'instant, cette dynamique existe surtout dans les groupes les plus à risque, en particulier chez les hommes qui ont des rapports sexuels avec les hommes (HSH). Évidemment, on sait bien que cette maladie ne va pas rester cantonnée à cette population. La rapidité de propagation du Monkeypox est essentiellement liée à la particularité de cette population, dans laquelle il y a beaucoup de contacts. Aujourd'hui, on a une incertitude sur l'évolution du temps de doublement : serait-il toujours aussi rapide dans une autre population ? On l'ignore. C'est une des raisons pour lesquelles la vaccination, et surtout une vaccination rapide, est importante. Il faut vacciner très vite au moins une fois toutes ces personnes à risque, puis passer à la deuxième vaccination.

Trouvez-vous que la stratégie de vaccination est suffisamment rapide ?

Si vous faites le calcul en vous fondant sur la cible populationnelle identifiée par la Haute autorité de santé, qui est de 250 000 personnes à risque, et si on se fonde sur un rythme de 10 000 vaccinations par semaine, il faudrait 25 semaines pour que tout le monde soit vacciné une première fois. C'est trop lent. Cela veut dire que l'on y arriverait seulement à la fin de l'année ; évidemment, cela ne suffit pas. Il faudrait pouvoir être trois à quatre fois plus rapide pour arriver à vacciner toute la population cible d'ici à la fin de l'été. A l'heure actuelle, je pense que la campagne de vaccination n'est pas assez vigoureuse... Mais disons que la prise en charge pourrait être encore pire qu'elle ne l'est actuellement.

Pourtant, après l'épidémie de Covid et les années d'expérience dans la lutte contre le Sida, on pourrait penser que l'on a toutes les cartes en main pour agir rapidement contre le Monkeypox...

Oui, et je trouve surprenant, par exemple, de passer par une phase d'expérimentation dans la mise à disposition du vaccin contre la variole aux pharmacies, avec un nombre ridicule d'officines concernées ! A-t-on vraiment besoin de savoir si les pharmaciens savent vacciner ? Ce sont eux qui font la vaccination contre le Covid de façon la plus notable.

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Dans le même temps, on demande une prescription médicale pour ce vaccin. Pourquoi ? On a l'impression que la plus grande crainte des pouvoirs publics est d'en faire trop. Après l'épisode de la grippe H1N1, il leur a été reproché d'en avoir trop fait. Mais il me semble que ce que le Covid a montré, par rapport aux masques notamment, c'est qu'il faut justement en faire trop. Car si la situation épidémique devient vraiment grave, ces stocks et cette stratégie sont nécessaires.

Le contact-tracing des cas de Monkeypox a aussi été interrompu...

Le contact tracing, en réalité, ne fonctionnait pas très bien. On ne retrouvait pas très facilement les personnes contact, et celles infectées ne parvenaient pas toutes à dire comment elles avaient été contaminées. Et c'est vrai que dans ces populations très à risque (les hommes ayant des relations avec les hommes et des partenaires multiples), la dynamique est très importante. Nous suivons des personnes qui utilisent la PrEP contre le VIH, et nous menons un essai clinique de prévention des infections sexuellement transmissibles qui est emboîté dans cette étude, dans lequel on compte 500 personnes. En date de vendredi dernier, on était déjà au courant de 58 cas de Monkeypox parmi ces personnes. Cela représente près de 10 % des gens de la cohorte : cela prouve que le virus se propage très vite.

Y a-t-il un risque réel d'emballement de cette épidémie ?

La grande question est celle de la dynamique. Sera-t-elle la même une fois sortie des populations les plus à risque ? On ne connaît pas bien la part respective des différents modes de transmission. Les cas décrits montrent que c'est par la proximité et le contact entre les plaies que le virus se transmet, et pas forcément par la relation sexuelle. Il y a probablement une part de transmission par aérosol, mais absolument pas de façon aussi dominante que pour le Covid-19.

Que sait-on aujourd'hui de la dangerosité de cette maladie ?

Ce que l'on sait de cette épidémie vient de ce qui se passe en Afrique, où l'on a constaté que les cas les plus sévères surviennent chez les enfants et les femmes enceintes. Pour l'instant, ce sont très majoritairement des hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes qui sont touchés par le Monkeypox, donc on observe très peu de formes graves.

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Mais si on ne prend pas au sérieux cette maladie et que l'on ne prend pas de mesures suffisamment fortes et rapides, le virus pourra atteindre les populations les plus à risque de formes graves. Et on aura raté le coche alors qu'on avait les moyens de circonscrire l'épidémie. A mon avis, la seule attitude raisonnable en santé publique, c'est d'en faire trop. Et tant pis si cela génère des critiques.

Peut-on parler de maladie sexuellement transmissible, dès lors que l'on a trouvé des traces du virus dans le sperme de personnes contaminées ?

Est-ce qu'il y a une transmission sexuelle plutôt qu'un contact avec des lésions qui seraient des lésions génitales ? Je ne crois pas que l'on sache actuellement. Que ce soit transmis à l'occasion de l'acte sexuel, oui c'est certain. Mais est-ce vraiment stricto sensu une transmission sexuelle, ou une transmission simplement parce qu'on est au contact de lésions ? Je ne pense pas que ce soit si facile à déterminer.

On a l'impression qu'on ne connaît finalement pas très bien cette épidémie, alors que c'est un virus qui circule déjà depuis de nombreuses années en Afrique... Comment l'expliquer ?

C'est malheureusement vrai. Et c'est tout le problème des maladies négligées. Cela fait longtemps qu'on aurait dû financer des recherches en Afrique sur ce virus pour mieux le connaître. Le problème est que l'on ne s'y intéresse qu'en raison du potentiel épidémique que ce virus représente désormais pour nous. Et cela a été de même pour le virus Ebola : on s'y est intéressé uniquement parce qu'on savait, au vu de la mortalité de ce virus, que s'il arrivait chez nous, ce serait une catastrophe.

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Il reste encore beaucoup de questions : pourquoi cette épidémie survient maintenant ? Et dans quelle mesure ces virus sont similaires à ceux qui circulent de façon endémique en Afrique ? Je ne sais pas y répondre. Par ailleurs, on ne connaît pas encore bien le degré de protection conféré par une dose ou deux doses de ce vaccin contre le Monkeypox. Il y a des études menées actuellement pour le déterminer mais ces questions sont encore irrésolues.

Comment expliquer le fait que l'on ne communique pas sur les doses de vaccin ?

Ce virus est issu de famille de la variole, et pour les autorités il peut relever des agents biologiques potentiellement utilisables à des fins de bioterrorisme. Les traitements et vaccins sont donc soumis au secret. C'est pour cela que l'on ne pouvait officiellement pas connaître le nombre de doses de vaccin dont on dispose. C'est aussi une problématique et un enjeu pour la recherche, et même pour le soin.

On peut comprendre le principe, mais on sait que l'on ne fait pas face à du bioterrisme pour cette épidémie. Le contexte est totalement différent et il faut agir rapidement. Pour beaucoup de laboratoires, cette réglementation est entravante. Cela veut dire que les tests doivent se faire dans un laboratoire P3 homologué spécifiquement, et tous les laboratoires de virologie, même hospitaliers, n'ont pas de P3 homologué. C'est là que la réglementation française est un handicap. Il n'y a pas forcément ce même règlement dans d'autres pays, ce qui a d'ailleurs permis à certaines équipes d'être plus rapides dans les publications scientifiques.