Lunettes discrètes vissées sur le nez, Martin Hirsch avait des allures de premiers de la classe. Emblématique mais contesté patron de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), ce fils de communicant quittera ses fonctions à la fin du mois de juin, laissant derrière lui un hôpital public embourbé dans une crise sans précédent. A l'aube de la vague du Covid-19 qui allait déferler sur le système de soins, il avait promis "un modèle hospitalier différent de ce qu'il a été avant, plus proche de nos attentes et de nos ambitions à tous".
Officiellement, c'est parce qu'il ne peut pas remplir la mission qu'il s'était donnée que Martin Hirsch, 58 ans, a annoncé son départ de ce colosse du système de santé, qui emploie plus de 100 000 personnes et fait tourner 38 hôpitaux. Il en était le directeur général depuis 2013. A l'heure du départ, son bilan reste mitigé alors que les établissements fonctionnent à flux tendu et font face à une crise conjoncturelle et systémique. Nicolas Revel se hisse parmi les favoris pour lui succéder à la tête de l'AP-HP
Et l'ancien directeur de cabinet de Jean Castex à Matignon aura du pain sur la planche, car les chiffres sont vertigineux. Début mai 2022, 1 400 postes de personnels infirmiers étaient toujours vacants et on comptait entre 10 et 20 % de lits fermés. A cela s'ajoutent 30 % de blocs opératoires à l'arrêt. Hôpitaux engorgés, déserts médicaux croissants, "perte de sens" du métier pour les personnels, services d'urgence au bord de l'implosion : les plaies du système de soins sont à vif au sortir de plus de deux ans de pandémie, qui a mis à mal les soignants.
"Le constat que l'on peut faire, c'est que la situation actuelle de l'AP-HP est critique à tous les points de vue", souligne à L'Express Djillali Annane, chef du service de réanimation de l'hôpital Raymond-Poincaré à Garches. Le professionnel de santé ne fait pas porter ce lourd fardeau sur les seules épaules de Martin Hirsch. "On ne peut pas lui donner tous les torts", admet-il. Mais certains de ces confrères affichent des réactions plus tranchées : "C'est un vrai tueur. Il a accéléré les processus déjà en cours de l'hôpital public", commente, acide, Christophe Prud'homme, médecin urgentiste au Samu 93 et responsable à la fédération CGT de la Santé et Action sociale.
Martin Hirsch "ne peut plus incarner le changement"
"Il quitte le navire avant qu'il ne sombre, après l'avoir commandé pendant neuf ans", tacle Marion Malphettes, médecin au service d'immuno-pathologie - menacé de fermeture - de l'hôpital Saint-Louis à Paris. En mai, un collectif de médecins avait publié dans Les Echos une tribune au vitriol dénonçant son "bilan désastreux" et listant une situation budgétaire "dégradée" ou encore une attractivité en berne. Est-ce le bon moment de quitter l'AP-HP alors que le bateau est en train de couler ? "Oui, c'est le bon moment. La dynamique négative de l'hôpital public s'accélère et il faut restaurer le système de santé en France. Un homme à la tête de l'AP-HP depuis neuf ans ne peut plus incarner le changement", assure le chef du service de réanimation de l'hôpital Raymond-Poincaré.
Pour beaucoup, le responsable du plus grand CHU d'Europe reste le visage des économies et de la réorganisation du temps de travail. En 2015, il avait menéla réforme des 35 heures à l'AP-HP, récoltant des grèves répétées sur le moment. "Il occulte ce qui les a mis dans le mur : l'absence de recrutement. Les 35 heures ont engendré des RTT, des jours de repos, non compensés par des recrutements", déroule le collectif de professionnels dans la tribune des Echos. Par ailleurs, plusieurs chantiers hospitaliers qu'il avait relancés ne sont toujours pas terminés, à l'instar du nouvel Hôtel-Dieu initialement attendu pour 2020.
Quelle vision du président "sur ce que sera la santé en 2030" ?
Plus récemment, la fermeture provisoire de l'hôpital gériatrique La Collégiale, à la fin du mois de mai, avait suscité l'incompréhension du personnel qui s'opposait à la décision de la direction. "C'est un petit hôpital dans lequel il n'y a pas de toilettes ou de salle de bain dans les chambres [...], à moitié occupé", s'était justifié Martin Hirsch, qui dit "préféré concentrer les forces et les patients dans les hôpitaux d'à côté."
Sur sa gestion de la pandémie, Martin Hirsch avait réussi à montrer un autre visage. Il n'a pas hésité à installer un lit de camp dans son bureau pour les nuits de crise, rappelle le journal des Echos. "L'hôpital sait réagir face aux crises, mais il en paye le prix après", avait-il déclaré dans un long entretien accordé à L'Express, en novembre 2021, ajoutant qu'il était nécessaire de poursuivre les réformes. Sur le volet de la crise sanitaire, Djilalli Annane conserve un goût amer : "Au niveau de la prise en charge de la Covid-19, je pense qu'on aurait pu faire globalement mieux."
Au sommet de l'Etat, Martin Hirsch ne faisait pas non plus l'unanimité. Il entretenait des rapports notoirement difficiles avec l'exécutif, régulièrement agacé par des prises de position jugées parfois urticantes ou trop alarmistes pendant la crise sanitaire, selon plusieurs sources gouvernementales. Interrogée sur le départ du patron de l'AP-HP, la nouvelle ministre de la Santé Brigitte Bourguignon en déplacement dans la Vienne, a sobrement "salué le travail qu'il a fourni pendant ces années pour le service public".
Certes, les professionnels de santé espèrent des changements de la part du successeur de Martin Hirsch, mais les attentes demeurent nombreuses concernant l'exécutif. "Ce qui nous manque profondément, c'est la vision du président de la République, sur ce que sera la santé en 2030", conclut Djillali Annane.
