Et si les bouteilles d'alcool comportaient enfin une mise en garde destinée aux femmes enceintes? Jamais le combat mené depuis des années par une poignée de médecins spécialisés n'a été si près d'aboutir. Le ministre de la Santé s'est engagé, le 5 août, à légiférer sur le sujet avant la fin de l'année. Pour tenir sa promesse, Philippe Douste-Blazy devra livrer bataille dès cette rentrée avec le lobby viticole. Premier round, le 9 septembre, journée internationale consacrée au syndrome d'alcoolisation foetale. Le ministre pourra en tout cas compter sur le soutien d'une majorité de Français qui se disent bien informés des risques que les boissons alcooliques font courir au foetus, selon un récent sondage Ifop.
Jusqu'ici, le sujet était tabou. Les femmes qui levaient beaucoup trop le coude pendant leur grossesse s'en cachaient, comme d'un secret honteux. Et celles qui buvaient modérément ne se sentaient pas concernées. Il a fallu toute la conviction d'un pédiatre engagé, le Dr Maurice Titran, pour que trois mères de famille se décident, l'an dernier, à former un recours devant le tribunal administratif pour défaut d'information de la part des producteurs d'alcool. Ce médecin de l'hôpital de Roubaix a consacré toute sa carrière à redonner leur dignité à des mères trop vite étiquetées défaillantes. «Longtemps, j'ai galéré, très seul, avec des femmes culpabilisées, raconte le Dr Titran, 60 ans. Le rôle néfaste de l'alcool à forte dose était connu depuis trente ans, mais l'effet sur le quotient intellectuel de quantités plus faibles n'a été mis en évidence par les chercheurs qu'en 1995.» Depuis, ces femmes de milieux défavorisés ont cessé de se sentir stigmatisées (1). Et ce problème réputé social a pu devenir une cause nationale.
Aujourd'hui, le syndrome d'alcoolisation foetale est bien identifié. Il cause des retards de croissance et de développement intellectuel, ainsi que des problèmes de comportement, par exemple la difficulté à se concentrer. Les scientifiques considèrent que les dommages peuvent apparaître dès le premier verre, et dès les premiers jours après la conception. «Cet effet à faibles doses a été démontré par des expérimentations chez les animaux, explique le Dr Béatrice Larroque, épidémiologiste à l'Inserm. Les études chez l'homme, plus difficiles à mener, ont cependant mis en évidence le syndrome dès que la consommation de la mère atteint deux verres par jour.» A Seattle, aux Etats-Unis, une équipe de psychiatres suit depuis trente ans le destin de 500 bébés, repérés en 1974 et 1975, au moment de la grossesse de leurs mères. Dans l'enfance, ces sujets ont rencontré de plus grandes difficultés scolaires et ont plus souvent souffert d'hyperactivité. Les adultes qu'ils sont devenus aujourd'hui montrent une tendance plus forte à la dépression et à l'alcoolisme. Fatalité? A Roubaix, le Dr Titran pense tout le contraire: «Ce syndrome est une maladie, que nous avons appris à traiter.»