Dans les arrière-boutiques de plus en plus de pharmacies, certaines boîtes de médicaments disparaissent quelques jours, parfois des mois. "J'ai à peu près 90 à 100 molécules en rupture. Cela varie : du paracétamol, des antidiabétiques, des anticancéreux ou des antihypertenseurs", égrène Pierre-Olivier Variot, le président de l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine (USPO). Selon le praticien, la situation est inédite et les carences s'intensifient. Il est loin d'être le seul à faire ce constat.

La saison des rhumes et autres infections approchant, des organisations médicales s'alarment du risque de pénuries de médicaments en Europe, conséquence de la guerre en Ukraine et de la crise de l'énergie. Ce contexte accentue des tensions d'approvisionnement déjà présentes et identifiées sur le territoire français, en proie à des problèmes récurrents depuis une dizaine d'années. De nombreuses molécules, parfois vitales pour certains patients, sont déjà en rupture de stock.

Dernière alerte en date : le syndicat Medecines for Europe a adressé une lettre ouverte à la Commission européenne, publiée le 27 septembre, portant sur le risque de pénurie de médicaments génériques en raison de l'explosion des prix de l'énergie. Certains médicaments "nécessitent des processus à forte intensité énergétique pour la production de principes actifs ou de formulations", rappelle l'organisation. Sans un coup de pouce des États, la production européenne ne serait pas "viable", en raison des coûts de production.

Des médicaments vitaux

"Tout arrêt de la production, même temporaire, aurait des effets néfastes sur l'approvisionnement en médicaments des patients, sur la fourniture de médicaments aux patients et exigerait un effort important et de longs délais pour reprendre les opérations", a ainsi insisté Medecines for Europe. Une énième preuve des craintes qui planent autour d'une partie de la production, alors que la crise sanitaire et l'arrêt des échanges commerciaux ont démontré qu'il était risqué de s'en remettre aux importations.

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"Le phénomène est récurrent. Depuis 7 ou 8 ans, le syndicat recense des tensions en approvisionnement sur certains médicaments. Ce ne sont pas toujours les mêmes. Mais depuis environ deux ans, les ruptures s'accélèrent", précise Pierre-Olivier Variot. Il s'inquiète de voir la crise toucher la France en premier. En 2021, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) avait déjà reçu 2 160 signalements pour ruptures ou risques de ruptures. C'est cinq fois plus qu'en 2016.

Le risque de coupures bien françaises

Au-delà des difficultés de production liées aux crises (Covid-19, Ukraine), le syndicaliste alerte sur des "micro-ruptures" bien françaises. "Les industriels préfèrent donner la priorité aux autres pays, car en France les prix sont les moins élevés d'Europe", assure-t-il. Résultat : la part de médicament allouée à la France s'en trouverait diminuée et, selon lui, certains intermédiaires en profiteraient. "Des dépositaires revendent des médicaments destinés au marché français ailleurs, pour en tirer un bénéfice", assure Pierre-Olivier Variot.

En réponse à cette situation, l'ANSM a renforcé ses amendes envers les fabricants qui n'auraient pas fait assez d'efforts pour se prémunir des pénuries. Ceux-ci doivent garder des stocks à destination de la France de façon à assurer un délai aux patients, de deux à quatre mois, pour tenter de s'adapter. Depuis le 1er octobre, sur décision de l'agence publique, les entreprises contrevenantes doivent payer 20% du chiffre d'affaires annuel dégagé par les traitements en rupture de stock. Et l'addition augmentera pour chaque jour supplémentaire de pénurie.

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Jusqu'à présent, il était parfois plus rentable pour certains industriels de payer plutôt que d'abandonner des marchés plus juteux. Et en réalité, les sanctions étaient très peu appliquées. "Le nombre de sanctions prononcées reste minime au regard du nombre de pénuries et des graves conséquences pour les personnes malades et pour la santé publique", a dénoncé France Assos, le 30 août dernier. Seulement deux sanctions financières ont été attribuées en 2020, aucune en 2021, d'après les chiffres de l'ANSM.

Autre source d'interrogation spécifique à la France, le gouvernement a annoncé, lundi 26 septembre, vouloir organiser des appels d'offres pour chaque maladie, une manière de mettre en concurrence les producteurs. La proposition figure dans l'article 30 du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2023. Si, à court terme, l'opération pourrait faire baisser les coûts, de nombreux rapports publiés ces dix dernières années mettent en évidence le risque d'aggraver les pénuries.

"Certains industriels pourraient perdre des marchés sur lesquels ils pratiquaient de fortes marges, et être contraints d'arrêter la production de molécules peu rentables pour compenser", affirme Pierre-Olivier Variot. En 2012, un rapport de l'Inspection générale des Affaires sociales (IGAS) démontrait que la pratique des appels d'offres risquait d'entraîner des délocalisations, car elle privilégierait les entreprises avec de faibles coûts. Un comble, alors que la France veut ramener sur son territoire sa production de médicaments.