Sa famille la prend pour une douce illuminée; au restaurant, ses amis ne comprennent pas toujours ses questions sur la composition de la sauce ou le mode de cuisson ; elle pense à ses menus matin, midi et soir. Bref, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, Camille, 27 ans, adepte du "manger sain" et des farines sans gluten, pratiquait l'orthorexie sans s'en rendre compte.
Et puis, il y a deux semaines, cette jolie jeune femme s'est soumise au test de Bratman, du nom du médecin qui a mis au jour ce phénomène, manifestation d'un nouveau puritanisme qui focalise l'alimentation au travers du seul prisme de la santé. A sa grande surprise, Camille a coché toutes les cases, ou presque. "Je suis une psychopathe de la nourriture!" s'amuse-t-elle. Oui, elle passe plusieurs heures par jour à planifier ses repas. Oui, la valeur nutritionnelle compte, pour elle, largement plus que l'aspect gustatif. Et alors? "Manger, c'est se soigner, et le plaisir passe au second plan."
Incollable sur les indices glycémiques et les anticorps
Cet ex-mannequin a fait le tri dans ses aliments il y a un an, pour des problèmes d'acné qui lui gâchaient la vie. La dermato n'a rien trouvé de mieux que des antibiotiques, sans effet. Camille croise alors une naturopathe qui lui fait bannir gluten et lactose de son assiette.
"Je ne croyais pas aux médecines douces, reconnaît-elle. Pour moi, manger sain, c'était ne pas boire de Coca. Mais mon acné a disparu en trois mois et ma nouvelle façon de manger, couplée à la méditation, a changé ma vie." Camille a alors commencé à engranger les infos sur le Web et dans les livres sur l'alimentation qui peuplent son appartement parisien.
Elle a noirci des carnets entiers de notes au point de devenir incollable sur les indices glycémiques, les anticorps IgG ou l'assiette idéale ("25% de crudités, 25% de légumes cuits, 25% de légumineuses -/céréales, 25% de protéines"). Dans la colonne "STOP", les denrées diaboliques : gluten, lactose et produits raffinés - elle ne mange plus ni pâtes, ni pain, ni croissants, ni gâteaux, ni yaourts. Autorisés : les crudités, les légumes, les légumineuses, le riz complet, le lait d'amande ou de soja.
"Manger relève plutôt de la contrainte"
Elle n'utilise plus le micro-ondes ("Au-delà de 110 °C, les aliments perdent leur apport nutritif"), prépare ses gâteaux à base de farine de riz ou de pois chiches. Son assiette du déjeuner, garnie de courgettes, de quinoa et de chou, ne ferait pas fantasmer Robuchon." Je me force, parfois, reconnaît-elle. Manger, pour moi, relève plutôt de la contrainte."
Le conflit de Camille avec la nourriture ne date pas d'hier, mais de ses années de mannequinat, jalonnées par les mots doux des directeurs de casting : "Tu as vu ses hanches ? Elle ne rentrera jamais dans du 34!" La boulimie, finalement, lui a fait fuir les podiums quand sa balance affichait 70 kilos. "En période de crise, j'engloutissais des tonnes de fromage blanc sucré, puis plusieurs paquets de BN."
Depuis, Naturalia a remplacé la supérette du coin, et Camille a retrouvé la ligne. "Aujourd'hui, si je ne m'alimente pas sainement, je culpabilise et j'ai l'impression de souiller mon corps. La preuve : je ne suis plus jamais malade, sauf quand je me permets des écarts à Noël ; je déborde d'énergie alors que j'étais toujours fatiguée."
Pour elle, l'enfer, c'est les autres, qui ne saisissent pas toujours les impératifs de sa nouvelle vie. "On se sent parfois un peu incompris. Comme je travaille à côté de chez moi, je rentre pour déjeuner. Et quand je pars en week-end chez des amis, j'amène mes gâteaux car je sais que je ne mangerai rien !" Un trouble du comportement alimentaire ? "Peut-être. Mais sain."
