La France du médicament est en déclassement. C'est le propos d'un rapport déposé mercredi par les députés La République en marche Audrey Dufeu et Jean-Louis Touraine, en conclusion de travaux d'une mission d'information de l'Assemblée nationale sur les médicaments.

Manque de financement dans la recherche, complexité du système administratif, pénuries croissantes de médicaments, manque de transparence sur les prix... Les rapporteurs dressent un état des lieux de la production de médicaments en France, en perte de vitesse depuis plusieurs années, et proposent plusieurs pistes pour y remédier. Parmi celles-ci, la création d'un Haut-commissariat au médicament, et une évolution progressive vers plus de coopération européenne. Le tout, afin de s'adapter aux "bouleversements considérables" à venir dans le secteur du médicament, et de créer une véritable chaîne du médicament français, explique Jean-Louis Touraine. Le député détaille pour L'Express les constats et recommandations du rapport.

L'Express : Premier producteur de médicaments en Europe il y a quinze ans, la France pointe aujourd'hui à la 4ème place (en valeur). Comment expliquer un tel recul ?

Jean-Louis Touraine : Nous sommes beaucoup moins incitatifs pour faire des essais cliniques. Nous avons une bureaucratie effrayante, qui est dissuasive. Nous ne produisons pas assez par rapport à nos besoins. Tout cela est connu depuis une dizaine d'années, mais c'est devenu évident depuis le début de la pandémie. Nous avons été le pays du vaccin, et aujourd'hui nous sommes à la traîne, et n'avons pas produit un seul vaccin utilisé contre le Covid-19. C'est symptomatique d'un déclassement, mais rien n'est irréversible. Nous avons toujours des chercheurs de haut niveau, des usines ; tous ont besoin d'aide et d'impulsion, et d'une réorganisation.

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C'est d'autant plus important que nous sommes actuellement au début d'un bouleversement considérable dans la chaîne du médicament. Jusque-là, nous avons privilégié les traitements par produit chimique, par exemple un comprimé, qui ne coûte pas cher, pour traiter une maladie chronique. Avant, ces traitements étaient fabriqués en Europe, aujourd'hui 80% sont produits en dehors, dont la grande majorité en Inde ou en Chine. Cela a contribué à la diminution du coût de production mais elle nous a échappé. Par ailleurs, dans les prochaines décennies vont se développer les produits de biotechnologie : la biologie moléculaire, les thérapies cellulaires, la thérapie génique... Cela sera beaucoup plus cher, certaines injections coûteront 500 000 euros ou plus. Parfois, une seule suffira. On va faire disparaître des maladies au lieu d'avoir à la traiter tous les jours.

Cela va être progressif, on va traverser plusieurs décennies de juxtaposition. Mais quand on voit ce bouleversement, on comprend bien que les règles qui ont été mises en place vont devoir changer. C'est l'occasion pour, en même temps, essayer de créer une chaîne du médicament pour corriger toutes les faiblesses.

Quelles sont les défaillances que vous avez pu observer lors de la mission d'information ?

Il y a plusieurs fragilités. Tout d'abord, un soutien à la recherche et un financement insuffisants. Les autres pays ont augmenté les investissements, tandis que ceux de la France ont diminué. Ensuite, les chercheurs du secteur public sont moins bien payés chez nous, avec des conditions de travail plus difficiles, que dans des pays comparables. Un certain nombre part donc à l'étranger. Nous sommes dans une phase de relance, d'investissement : pourquoi ne pas investir là-dedans ? C'est rapidement rentable : chaque fois qu'on va jusqu'à la production d'un médicament, nos malades sont mieux traités, ça coûte moins cher que d'acheter à l'étranger, et on peut également exporter.

Par ailleurs, les industriels ont un travail difficile en France : la réglementation fait qu'ils doivent s'adresser à une demi-douzaine d'agences, qui dépendent de trois ministères : celui de la Santé, celui de la Recherche et celui de l'Industrie - sans compter Bercy ! Et il leur faut en plus la bénédiction de la sécurité sociale. Il y a un interlocuteur différent pour les questions de prix, d'autorisation, de transparence... Si bien qu'un industriel étranger qui veut développer un produit en France ne sait pas à qui s'adresser, quel numéro appeler. D'autant que la France change ses règles tout le temps.

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Enfin, après la validation d'un médicament, il s'écoule un délai 3 à 4 fois plus long qu'en Allemagne avant la mise sur le marché. On a cherché à compenser cela avec les autorisations temporaires d'utilisation (ATU), lorsqu'il n'y a pas d'autre traitement : là, c'est le laboratoire qui paye le médicament pour les malades qui en ont besoin. Ce n'est donc pas accessible à tous : c'est le laboratoire qui sélectionne les malades.

Depuis quand les financements publics du médicament sont-ils en baisse en France ?

Cela fait une quinzaine d'années à peu près, et c'est surtout causé par des désirs de faire des économies après les différentes crises économiques. Ce déclassement s'est fait progressivement. Ce n'est pas tant que la France a reculé : c'est qu'elle n'a pas avancé alors que d'autres pays émergeaient et que les géants augmentaient leurs investissements.

Parallèlement au déclassement, il n'y a plus de valorisation intellectuelle pour le développement de la recherche. Il faut une meilleure attractivité : des conditions de vie correctes, des contrats moins précaires. Les chercheurs passent la moitié de leur temps à chercher de l'argent.

Vous proposez la création d'un Haut-commissariat aux produits de santé. Quel peut être son rôle et que pourrait-il apporter ?

L'idée de créer un haut-commissariat pour le médicament, c'est qu'il ait un rôle de "chef d'orchestre". Il peut avoir une capacité d'action bien différente que l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), et peut donner une impulsion. Nous aurions un groupe de gens qui soit habilité à discuter avec les différents ministères, et qui ait comme ligne de mire le développement des médicaments. Ce haut-commissariat pourrait regrouper des agences quand c'est nécessaire, et devenir l'interlocuteur principal des laboratoires : là, il y aurait un numéro de téléphone à appeler.

En 2016, 405 médicaments étaient en pénurie en France. Ce chiffre, déjà élevé, a été multiplié par 6 en 2020. Si rien n'est fait, cela risque-t-il encore d'augmenter ?

Il ne fait qu'augmenter. C'est compliqué, car là encore il y a beaucoup d'intermédiaires entre le producteur et la pharmacie ou l'hôpital. Et chacun a des intérêts différents. L'industrie souhaite gagner de l'argent sans trop de contraintes, donc la question des stocks est un point de tenson. La France a une faiblesse : le prix bas des médicaments anciens. Pour faire des économies sur le système de santé, les pouvoirs publics ont fait baisser des prix. En conséquence, beaucoup de laboratoires internationaux ne considèrent pas que la France est une destination prioritaire quand ils sont en rupture de médicament. Pour contrôler les prix, il faudrait plutôt favoriser les génériques - on en a moitié moins qu'en Allemagne - ou des biosimilaires.

Est-ce que certains types de médicaments subissent davantage ces pénuries ?

Oui, et c'est pour ça qu'on a demandé qu'il y ait davantage de transparence. Nous souhaitons que soit accessible à tout le monde la liste des produits en pénuries ces dernières années, et la durée de ces pénuries pénurie. Avec ces données, on pourra identifier les nécessités de stocks et de volume.

Quelles sont vos propositions pour lutter contre les pénuries ?

Pour nous, il est indispensable que pour toutes les molécules d'intérêt thérapeutique majeur, il y ait au moins un pays européen qui les produise, en plus d'un laboratoire international étranger. Cela nous mettra à l'abri de pénuries qui peuvent être coûteuses. Le dysfonctionnement coûte plus cher que la prévention de ce dysfonctionnement. L'objectif est que la pénurie soit l'exception, et qu'il y ait une feuille de route précise de ce qui doit se passer si elle a lieu.

Par ailleurs, je crois beaucoup à une amélioration du partenariat entre les pouvoirs publics et les industriels, pour toute la chaîne du médicament. Les pouvoirs publics ne contribuent pas à ce qu'on appelle la "vallée de la mort" dans l'industrie, la phase entre l'obtention d'une nouvelle molécule et la fabrication d'un médicament. Il pourrait y avoir un partage des risques. Et je parle de partenariat public privé sans nier le besoin de contrôle des uns et des autres. Sans coopération, je ne vois pas comment on pourra affronter les bouleversements du médicament.

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Mais il faut que tout cela se passe aussi chez nos voisins européens. Nous devrions aussi évoluer vers une homogénéisation des prix pour les pays d'Europe, voire un alignement. Je pense qu'on va être amenés petit à petit à créer l'Europe du médicament, même si cela ne se fera pas facilement.

Pensez-vous vraiment que cela soit possible malgré les différences entre les pays en termes de sécurité sociale ?

Cela n'empêche pas d'avoir un prix unique. En France même, nous n'avons pas de prix fixe pour un médicament. On connaît le prix facial, mais le prix vrai pratiqué est moins facile à appréhender. Si déjà, on peut se dire que le prix standard est le même dans tous les pays européens, c'est un progrès.

Est-ce que de nouvelles défaillances de la chaîne du médicament ont été mises en valeurs par la crise sanitaire ?

Il y a eu la non-production de vaccin, la lenteur à développer des tests - nous n'avions pas certaines matières premières, certains réactifs. Mais nous avons vu aussi la difficulté de l'administration à réagir en situation d'urgence, et le manque de confiance des organismes centraux vis-à-vis des acteurs de terrain. Il faut leur redonner de la confiance et de la souplesse. La crise a montré les faiblesses, mais aussi les capacités de réaction sur le terrain.