Le verdict est tombé. L'institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (IHUm) a bien été le théâtre de "graves dysfonctionnements" sous la direction du professeur Didier Raoult, remplacé par le Pr. Pierre-Edouard Fournier le 1er septembre. C'est la conclusion du rapport final de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGESR), qui vient d'être remis aux ministres de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et de la Santé et mis en ligne sur le site de l'IGAS ce lundi 5 septembre.
Management et comportements de l'équipe dirigeante "générateurs de mal-être au travail voire de harcèlement", prescriptions médicales à l'encontre du code de la santé publique, publications d'études scientifiques de piètre qualité ou sans autorisations légales... Le rapport final de l'IGAS/IGESR, consulté par L'Express, étrille les pratiques "déviantes" de l'Institut marseillais et confirme les accusations portées dans la version préliminaire du rapport, révélé par la presse en juillet dernier. "Le débat contradictoire a bien eu lieu et les principaux acteurs - dont Didier Raoult, ex-président de l'IHUm, mais aussi la Fondation Méditerranée Infection, l'AP-HM et Aix Marseille université - n'ont conduit à aucune modification du rapport préliminaire", indique le cabinet du ministère de la Santé auprès de L'Express. A ce titre, la lecture de la troisième partie du rapport, est édifiante. Ce "tome 3" présente à la fois la phase de contradictoire, mais aussi les réponses de l'IGAS/IGESR qui détaillent pourquoi la défense des différents acteurs ne tient pas la route. Les conclusions du document confirment également les multiples enquêtes publiées par L'Express (sur les problèmes de management, les études scientifiques de piètre qualité ou celles publiées illégalement), qui avaient révélé une partie des profonds dysfonctionnements de l'IHUm de Didier Raoult.
La nouvelle direction convoquée, le procureur de Marseille saisi
Face à la gravité des faits, François Braun, ministre des Solidarités et de la Santé et Sylvie Retailleau, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, ont décidé de convoquer la nouvelle direction de l'IHUm et les établissements fondateurs à Paris "d'ici quelques semaines", indique le cabinet du ministre de la Santé. Il leur sera demandé de mettre en oeuvre "dans les meilleurs délais un plan d'actions volontariste" qui devra suivre à la lettre les recommandations formulées dans le rapport de l'IGAS/IGESR" afin de mettre un terme aux "dysfonctionnements graves de l'IHUm concernant la qualité de ses activités de recherche et de soins".
Dans un communiqué de presse diffusé dans la foulée, les deux ministres pointent en particulier du doigt :
- Les pratiques médicales et scientifiques inappropriées répandues au sein de l'IHUm, ne respectant pas la réglementation en vigueur et pouvant générer un risque sanitaire pour les patients, notamment au cours des protocoles de recherche.
- Les dérives dans les pratiques de management, pouvant générer harcèlement et mal-être au travail.
- Les dérives dans la gouvernance, qui ne respecte pas strictement les règles encadrant les fondations de coopération scientifique.
- La dégradation progressive de la situation financière de l'établissement.
"Plusieurs éléments contenus dans le rapport étant susceptibles de constituer des délits ou des manquements graves à la réglementation en matière de santé ou de recherche, les ministres ont également saisi le procureur de la République de Marseille, au titre de l'article 40 du code de procédure pénale", précise ce communiqué. Cette action en justice sera conduite en parallèle à celle initiée par l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), qui avait publié un rapport au vitriol en avril dernier, mis l'IHUm sous tutelle et saisi le procureur de Marseille. Certains faits découverts par l'IGAS/IGESR et l'ANSM pourraient être sanctionnés par d'importantes amendes, voire des peines de prison.
La réunion entre les ministres, la direction et les établissements fondateurs portera sur les éléments factuels relevés par les enquêteurs de l'IGAS/IGESR. Mais elle pourrait aussi être l'occasion de mettre un terme aux dérives de la communication externes, notamment sur les réseaux sociaux (Youtube et Twitter) de plusieurs membres ou ex-membres de l'IHUm qui n'ont pas hésité à soutenir des thèses antivax, voire complotistes, quand ils n'ont pas encouragé des vagues de cyberharcèlement.
Le financement de l'IHUm par l'Etat conditionné au respect du futur "plan d'action"
Le gouvernement compte prendre le problème à bras-le-corps. Outre la convocation de la direction et la saisie du procureur, les ministres menacent l'IHUm de couper ses financements s'il n'opère pas véritable changement de ses pratiques. "Le respect intégral du plan d'actions et de la réglementation en vigueur fera l'objet de vérifications régulières de la part des deux ministères et conditionnera la poursuite de l'activité de l'IHUm et de son financement par l'Etat", préviennent les deux ministres.
"L'injonction de l'IHUm de se remettre dans les rails, de respecter les bonnes pratiques médicales et de produire de la science de qualité, comme cela aurait toujours dû être le cas, ne signifie pas que nous disqualifions le 'modèle IHU' en France, au contraire, nous voulons le porter : il y a sept IHU en France et un appel d'offres est en cours pour en créer six nouveaux", tient néanmoins à préciser le cabinet du ministre de la Santé.
Sommé de quitter l'IHUm, Didier Raoult a laissé sa place de directeur au Pierre-Edouard Fournier, candidat interne, spécialiste des maladies infectieuses. Sur les réseaux sociaux, des proches de Didier Raoult faisaient mine de se féliciter de cette nomination quand le Pr. Raoult tweetait "échec et mat", un message destiné à ses plus fidèles fans pour leur indiquer que son remplacement constituerait en réalité une victoire, puisque c'est l'un de ses plus proches collaborateurs qui a été nommé. La convocation par le ministère et la mise en ligne publique du rapport de l'IGAS/IGESR confirme que les services de l'Etat sont bien décidés à stopper les dérives de l'IHUm et à lui signifier qu'il sera désormais surveillé de près.
Interrogé par L'Express en juillet dernier, Pierre-Edouard Fournier avait déjà reçu le message 5 sur 5, puisqu'il annonçait qu'il avait pris ses distances avec le Pr. Raoult et qu'il avait l'intention de changer profondément les pratiques de l'IHUm. Les ministres de la Santé et de l'Enseignement ne lui laisseront, de toute façon, pas le choix.
