En brandissant l'arme de la menace nucléaire le week-end dernier, Vladimir Poutine a créé un afflux de citoyens inquiets dans les pharmacies. L'attaque russe, dans la nuit du jeudi 3 au vendredi 4 mars, de la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijjia, la plus grande d'Europe, n'a probablement pas rassuré les plus alarmistes, ceux qui redoutent une catastrophe d'ampleur. Depuis quelques jours, les organismes sanitaires de plusieurs pays ont noté un emballement dans la recherche de pastilles d'iodure de potassium, ou iode stable, dans les officines. Et tentent d'apaiser le phénomène.
Jeudi, des médecins croates ont d'ailleurs alerté sur les dangers liés à une prise incontrôlée de ces comprimés. Le même jour, en une matinée, plus de 56 000 boîtes de dix pastilles d'iode ont été écoulées en Belgique, selon l'Association pharmaceutique belge (APB). En France aussi, des pharmaciens ont eu la visite de citoyens souhaitant s'en procurer. Sans succès : contrairement au voisin belge, l'Hexagone ne vend pas ces comprimés en accès libre.
Accès restreint à l'iode stable
La prise d'iodure de potassium est l'une des mesures préconisées en cas d'accident nucléaire. Le médicament, ingéré au plus tôt une heure avant l'exposition à la radioactivité et au plus tard dans les six à douze heures suivantes, selon l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), permet de protéger la thyroïde. Cette petite glande, située sous la peau du cou, "va absorber l'iode stable jusqu'à saturation, et ne pourra donc plus assimiler l'iode radioactif qui serait éventuellement respiré ou ingéré", indique le ministère de l'Intérieur. Les pastilles d'iode stable, en revanche, ne protègent pas des autres particules radioactives (par exemple du césium 134 ou du césium 137) et "doivent être administrées en situation accidentelle et uniquement sur instruction des autorités".
En France, elles ne sont ni accessibles partout ni par tout le monde. La distribution de l'iode stable est placée sous la responsabilité des préfets, elle est assurée à l'échelle des départements et des régions. Depuis 1997, des campagnes de distributions préventives de ces comprimés sont organisées pour les personnes résidant ou travaillant à proximité d'une des 19 centrales nucléaires. Et seules les pharmacies situées à moins de 20 km des sites peuvent en délivrer, gratuitement, sur présentation d'un justificatif de domicile ou d'un bon de retrait.
"Ces pharmaciens ont un listing des personnes à qui les remettre, précise Pierre-Olivier Variot, président de l'Union des syndicats de pharmaciens d'officines (USPO). Et les autres pharmacies, en dehors de ce rayon de 20 km, n'en ont pas en stock." Ce périmètre devrait être étendu cette année aux ports militaires (Brest, Cherbourg, Toulon) et à quelques centres de recherche. De 2,2 millions, le nombre de personnes concernées passerait ainsi à 4 millions.
Un stock de 53 millions de cachets
Pour gérer les besoins de cette partie de la population vivant à proximité des centrales, les comprimés sont fabriqués par la pharmacie centrale des armées, basée à Orléans (Loiret). L'an dernier, pour le renouvellement des stocks de l'Etat, 53 millions de cachets - en boîtes de dix ou de trente comprimés - y ont été conditionnés. Aucun risque de pénurie en vue. Ni de raison d'en utiliser par prévention.
"Ces comprimés sont utiles quand il y a des rejets à partir des réacteurs. Ce n'est pas le cas en Ukraine et on n'en est absolument pas là en France", assure un expert du nucléaire. Dans un tweet, l'Agence fédérale de contrôle nucléaire belge confirme que "la situation actuelle en Ukraine ne nécessite pas la prise de comprimés d'iode". Un usage abusif de ces cachets peut par ailleurs entraîner des effets indésirables, notamment sur la thyroïde, qu'ils sont censés protéger en cas d'accident nucléaire.
