C'est l'une des craintes des professionnels de santé : et si l'épidémie de coronavirus et l'épidémie de grippe touchaient massivement les Français cet hiver ? Le risque ne serait pas d'être en même temps malade des deux virus, puisque la probabilité d'une co-infection est très rare. Mais les inquiétudes se porteraient alors sur l'augmentation de la pression sur le système de santé, déjà fortement mobilisé en mars et avril dernier.
Une tribune dans le JDD du parlementaire LREM Julien Borowczyk, lui-même médecin, co-signée par 74 autres députés de la majorité, souligne qu'à "l'approche de l'hiver, le risque est grand de voir s'entrechoquer le Covid-19 avec la grippe, elle-même responsable de 10 000 morts environ chaque année". Le texte lance un appel à se faire vacciner "massivement" contre la grippe, un "acte citoyen" pour éviter de voir cette maladie s'ajouter à la pandémie dans une "cohabitation épidémique".
Le scénario d'une conjonction du Covid-19 et de la grippe à la même période pourrait intervenir à partir de décembre. Les premiers cas de grippe apparaissent en effet "en général en novembre" avant un "pic de l'épidémie généralement situé entre mi-décembre et mi-février", rappelle à l'Express Karine Lacombe, cheffe du service des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Antoine, à Paris.
Dans le JDD, le ministre de la Santé, Olivier Véran, s'est montré préoccupé par "cet enjeu majeur". Comme le note le ministre de la Santé, "les symptômes de la grippe vont se confondre avec ceux du Covid, voire s'additionner". Fièvre, toux, douleurs abdominales et même perte de l'odorat et du goût y compris parfois pour la grippe... "La gamme des symptômes est assez similaire" entre les deux virus, précise à l'Express Agathe Lechevalier, médecin en Haute-Garonne. "La grippe nous inquiète car lorsqu'elle se met à circuler, les symptômes sont similaires à ceux de la Covid-19, donc cela rend le diagnostic de la Covid-19 plus difficile et cela peut aussi venir saturer les hôpitaux et les services de réanimation", explique également ce lundi sur RMC et BFMTV l'épidémiologiste Arnaud Fontanet, membre du Conseil scientifique.
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"Si jamais nous retrouvons une situation de circulation active du virus avec des formes graves, similaire à celle vécue en mars, on peut alors craindre une saturation rapide des services de réanimation qui sont déjà sous tension en période hivernale", estime Agathe Lechevalier. "Chaque année, des gens se retrouvent à l'hôpital à cause de la grippe, notamment en réanimation, donc moins on en aura et mieux ce sera", avance également à l'Express Jean-Paul Hamon, président d'honneur de la Fédération des médecins de France. "On peut surtout craindre un embouteillage en médecine ambulatoire, chez les pédiatres en particulier, car les symptômes initiaux du Covid-19 sont exactement les mêmes que ceux de la grippe, en particulier chez les enfants", confie Karine Lacombe. L'infectiologue se montre en revanche "moins inquiète" au niveau des hospitalisations "car les personnes en situation de fragilité vont se faire vacciner contre la grippe".
"Cette année, il va falloir se vacciner massivement contre la grippe"
Le risque de double épidémie pendant l'hiver pourrait en effet être limité par la vaccination contre la grippe, qui peut se faire dès octobre. "Il faut vacciner pour définitivement éliminer la grippe de notre panorama et pour avoir au moins un seul ennemi l'hiver prochain", plaide Arnaud Fontanet. Il recommande la vaccination "notamment pour les personnes à risque" afin de ne pas "se poser la question de savoir si on a la grippe ou le coronavirus". "Je conseille toujours à mes patients au contact de personnes fragiles et/ou âgées de se faire vacciner afin d'avoir un effet protecteur", avance Agathe Lechevalier, présidente du regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants de Midi-Pyrénées (MiP'AGJIR).
"Cette année, il va falloir se vacciner massivement contre la grippe, y compris les gens en bonne santé et les enfants", souligne Jean-Paul Hamon. Karine Lacombe est sur la même ligne. L'infectiologue souhaite "élargir au maximum les recommandations de vaccination contre la grippe", en particulier chez les enfants, une classe d'âge pour laquelle la vaccination ne se faisait "que très rarement jusqu'à maintenant".
Le 19 août, plusieurs associations de pédiatres recommandaient de "renforcer la vaccination contre la grippe" chez les enfants mais aussi de "généraliser la vaccination contre le rotavirus des petits nourrissons", un virus responsable de gastro-entérites. Cela permettrait selon eux de "ne pas alourdir" les consultations en cabinet et les passages aux urgences "à un moment où la circulation du Sars-CoV-2 risquera d'être à nouveau intense" et de "réduire la fréquence" des cas suspects de Covid-19 nécessitant test PCR et éviction de l'école.
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Le gouvernement semble avoir pris conscience de l'importance de la vaccination contre la grippe. "Il faudra augmenter le taux de couverture vaccinale contre la grippe notamment pour les publics fragiles et les soignants", a déclaré Olivier Véran. Le ministre de la Santé a "déjà commandé 13 millions de doses", autrement dit, "plus que ce que nous avons utilisé les années précédentes". Un chiffre toutefois encore loin d'être suffisant, regrette Jean-Paul Hamon.
Les fabricants mondiaux de vaccins contre la grippe ont d'ores et déjà produit un nombre record de doses pour la saison 2020-2021. Rien que pour les 330 millions d'Américains, un total de 194 à 198 millions de doses de vaccins seront produites cette saison, contre 175 millions l'an dernier, soit 11 % d'augmentation, selon les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC). Jean-Paul Hamon souhaite également que les personnes fragiles soient vaccinées contre les infections à pneumocoques, un vaccin auquel "on ne pense pas assez souvent".
La grippe très peu présente dans l'hémisphère sud
Suffisant pour éviter une conjonction des traditionnelles épidémies hivernales avec le coronavirus ? Plusieurs données incitent à l'optimisme. "Quand il y a deux épidémies, il y en a toujours une qui prend le dessus sur l'autre", constate Karine Lacombe. L'infectiologue avance une hypothèse qui demande encore à être confirmée : "quand la cible des virus est la même, l'un d'entre eux prend le dessus sur l'autre. Le coronavirus pourrait donc prendre le dessus sur la grippe".
Dans l'hémisphère sud, actuellement plongé dans l'hiver austral, la grippe est bien moins présente cette année que les précédentes. C'est notamment le cas en Afrique du Sud, l'un des pays les plus fortement touchés par le coronavirus au monde et où l'épidémie de grippe a quasiment disparu cet hiver, comme le relate le Washington Post. "C'est un événement totalement sans précédent de ne pas voir la grippe", déclare au quotidien américain Cheryl Cohen, qui dirige l'équipe des maladies respiratoires du NICD, l'Institut national des maladies transmissibles. "La principale explication est que les mesures contre le coronavirus ont un impact sur la transmission de la grippe", estime-t-il.
En clair, les mesures barrière et le port du masque pourraient réduire l'incidence de tous les virus respiratoires, dont ceux de la grippe. "Le Covid-19 a permis de rappeler à tout le monde les gestes barrière. Ils vont sans doute être mieux intégrés par tout le monde cet hiver", insiste Agathe Lechevalier. Selon elle, si les gestes barrière sont "bien appliqués" ces prochains moins, on peut alors "espérer une réduction des autres maladies contagieuses". La médecin rappelle notamment que pendant le confinement, les patients consultants pour des gastro-entérites étaient très rares. "Il était frappant de voir que la gastro-entérite avait disparu des cabinets médicaux", abonde Jean-Paul Hamon. De quoi permettre quelques bonnes nouvelles ces prochains mois ? "Peut-être que, comme dans l'hémisphère sud, la circulation de la grippe sera moins importante l'hiver prochain", espère Arnaud Fontanet.
