Après plus de deux ans et demi de polémiques, les dérives de l'Institut hospitalo-universitaire Méditerranée infection" (IHUm) pourraient prendre fin. Lundi 5 septembre, le gouvernement a publié le résultat d'une vaste enquête conjointe de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGESR). Le document (559 pages réparties en trois tomes), accablant, dresse une interminable liste de "pratiques médicales et scientifiques déviantes" à l'IHUm, mais aussi de graves dérives managériale et financière. "Plusieurs éléments" de ce rapport sont "susceptibles de constituer des délits ou des manquements graves à la réglementation en matière de santé ou de recherche", résument François Braun ministre de la Santé et Sylvie Retailleau, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, qui ont saisi le procureur de la république au titre de l'article 40 du code de procédure pénale et ont convoqué la nouvelle direction afin qu'elle présente un plan devant suivre à la lettre les recommandations du rapport IGAS/IGESR", sous peine de se voir supprimer ses financements.
Le document final ne diffère guère du rapport préliminaire, révélé en partie par la presse en juillet dernier. Quelques surprenants détails apparaissent néanmoins, comme le témoignage d'un agent hospitalier qui confie avoir été victime d'un "jet d'ordinateur" par un membre de la direction de l'IHUm (p. 77), quand un autre déplore qu'un professeur de l'IHUm conseille aux étudiants de première année de médecine de congeler leur sperme avant de se faire vacciner, arguant que l'ARN-messager s'intégrerait dans le noyau des chromosomes humain (p. 60), une fausse information maintes fois démentie.
Le tome 3 détaille néanmoins un nouvel élément, la "phase de contradictoire", qui s'est déroulée cet été. Lors de cette période, les représentants des instituts visés - Aix Marseille université, la fondation Méditerranée infection (MI), l'AP-HM et l'IHUm - ont eu l'opportunité d'apporter des documents et des arguments susceptibles d'alléger les potentielles sanctions. Seuls Yolande Obadia, présidente de la fondation MI et Didier Raoult, ex-directeur de l'IHUm, ont contesté les conclusions initiales des enquêteurs. Les arguments du Pr. Raoult, particulièrement édifiants, ont été systématiquement balayés par les enquêteurs, qui ont pris la peine d'expliquer pourquoi ils ne tiennent pas la route.
"Il vous est demandé de désanonymiser ces témoignages ou les supprimer"
Lors de leur enquête, l'IGAS/IGESR ont interrogé près de 300 personnes. Face aux inspecteurs, de nombreux témoins ont requis l'anonymat, par peur de représailles. Ces témoignages ont particulièrement déplu au Pr. Raoult, qui a demandé à les "désanonymiser" (p. 48, 72 et 74, tome 3) afin de "s'assurer de [leur] véracité" ou, à défaut, de les supprimer. Il a également exigé d'inclure des propos favorables, qui auraient été occultés selon lui. Les inspecteurs ont rejeté ces demandes, rétorquant que "les personnes qui ont eu un discours positif ou neutre étaient très minoritaires, alors même que la mission avait fait relayer auprès des différentes structures employeurs un appel à témoignage très large". L'IGAS/IGESR, qui n'est pas dotée d'un pouvoir judiciaire, mais uniquement d'enquête, rappelle également qu'il "appartiendra à la justice [...] si elle l'estime pertinent, de demander les témoignages non anonymisés".

Capture du rapport IGAS/IGESR (p. 48, tome 3)
© / IGAS/IGESR.
Ces demandes d'anonymat sont peu étonnantes quand on connait la virulence de Didier Raoult à l'égard de ses détracteurs. Le professeur a porté plainte contre la microbiologiste Elisabeth Bik, spécialiste de la détection de fraude et de manipulation scientifique, qui a révélé de nombreuses dérives de l'IHUm. Il a également relayé sur son compte Twitter (près d'un million d'abonnés) un article de France Soir accusant ses détracteurs d'être des harceleurs pour lesquels la "Veuve (une référence à la guillotine) s'impatiente". Le lendemain de la parution d'un article de L'Express révélant un climat de peur à l'IHU, il publiait une vidéo dans laquelle il comparait les journaux enquêtant sur son institut à Je Suis Partout, un journal collaborationniste nazi. Sa propre fille, critique envers son père, a déposé plainte pour harcèlement contre le virulent Pr. Eric Chabrière, ex-bras droit du Pr. Raoult.
Des chercheurs poussés à falsifier leurs résultats
Les centaines d'auditions conduites par les enquêteurs de l'IGAS/IGESR ainsi que les documents, publications scientifiques et avis des centres de références recueillis ont permis de mettre en évidence des problèmes légaux et éthiques (page 82) à l'IHUm. Parmi eux, "des pressions inhabituelles" de l'équipe dirigeante de l'IHUm envers des chercheurs afin qu'ils produisent le plus d'études scientifiques possible - en mettant de côté la qualité, comme le détaille une précédente enquête de L'Express -, mais aussi en "édulcorant volontairement les résultats et les données", voire en "supprimant" les résultats qui ne conviennent pas.
En guise de réponse, le Pr. Raoult a expliqué pourquoi la stratégie de l'IHUm en matière de recherche et de soin est excellente, puisque l'institut marseillais serait, selon lui, "certainement, depuis 30 ans, le centre dans lequel a été réalisé le plus de découvertes dans le domaine des maladies infectieuses" et qu'en matière de soin, il est meilleur que que son organisme de tutelle, l'AP-HM.

Capture du rapport IGAS/IGESR (p. 84, tome 3).
© / IGAS/IGESR
La réponse des enquêteurs, cinglante, explique que l'argumentation du Pr. Raoult est hors sujet. "Le paragraphe 36 ne porte pas sur la stratégie", écrivent-ils, mais sur la pression que des chercheurs subissent pour modifier leurs résultats scientifiques afin de satisfaire la direction. L'ex-directeur n'apportant aucune preuve permettant d'infirmer les soupçons de manipulations et de pressions, l'IGAS/IGESR ne change donc pas ses conclusions sur ce point.

Capture du rapport IGAS/IGESR (p. 149, tome 3).
© / IGAS/IGESR
Expérimentation sur la tuberculose : la défense ne tient pas la route
La phase de contradictoire a aussi permis au Pr. Raoult de revenir sur les graves dysfonctionnements concernant le traitement de patients atteints de la tuberculose. L'IHU a notamment testé deux molécules (la sulfadiazine et la minocycline), qui ne sont "même pas référencées" dans la littérature scientifique (p. 92) dénonce le rapport. Ces prescriptions ont, par ailleurs, engendré des effets indésirables graves chez plusieurs patients. "Des risques sanitaires ont été pris, la perte de chance pour certains patients se pose. Ces faits sont de nature à relever d'une qualification pénale", écrivent les enquêteurs.
Cette fois, le Didier Raoult se défend sur plusieurs pages et cite de nombreux travaux scientifiques. Mais les inspecteurs, qui ont étudié avec attention les études avancées, expliquent qu'il présente des "travaux expérimentaux", "des données in vitro" ou des hypothèses de comparaisons entre la lèpre et la tuberculose. Aucun de ces arguments n'apporte donc un niveau de preuve suffisant permettant de justifier l'usage de ces molécules. Pour obtenir un niveau de preuve suffisant, il aurait fallu réaliser un essai clinique conforme à la loi - qui vise à protéger la santé des patients -, ce que l'IHU n'a pas fait.

Capture du rapport IGAS/IGESR (p. 159, tome 3).
© / IGAS/IGESR
Un patient ni francophone, ni anglophone, signe une feuille de consentement en français
Le rapport détaille (p. 103) d'autres "faits de nature à relever d'une qualification pénale". Il s'agit de "manquements graves" qui se sont déroulés lors du protocole "Mycobac", qui consistait à recueillir des prélèvements humains chez des tuberculeux. Les chercheurs de l'IHU n'ont pas recueilli tous les consentements des patients, ont inclus des mineurs alors que ce n'était pas autorisé et ont fait signer des feuilles de consentement (rédigées en français) à des patients non francophones.

Capture du rapport IGAS/IGESR (p. 103, tome 3)
© / IGAS/IGESR
Dans sa réponse, le Pr. Raoult reconnaît que des prélèvements ont été effectués sur un mineur, "ce qui est malheureusement une erreur isolée", écrit-il. Il explique ensuite qu'il est courant que l'IHU procède à des prélèvements sur des étrangers puisqu'il est usuel d'avoir des interprètes dans les services prenant en charge des patients suspects de tuberculose". Il ajoute, encore, que "trois types d'interprètes ont pu être utilisés au cours des dernières années" dont des professionnels, mais aussi... Google traduction. Enfin, il précise que des membres de l'IHU parlent arabe ou russe.
Une réponse qui n'a pas convaincu les inspecteurs, d'autant que les documents transmis par l'IHU pour appuyer son argumentaire contenaient des données médicales personnelles censées rester secrètes. Surtout, l'IGAS/IGESR constate qu'aucune preuve concrète de la présence d'un interprète lors des signatures de feuille de consentement n'a été apportée. De la même manière, aucune version traduite dans d'autres langues (grâce à Google traduction, par exemple) n'a été présentée. Ils soulignent, encore, qu'un patient étranger a signé une feuille de consentement le jour de sa consultation alors même que le professeur de l'IHU qui le prenait en charge indiquait qu'il était impossible de communiquer avec lui.

Capture du rapport IGAS/IGESR (p. 160, tome 3)
© / IGAS/IGESR
De manière générale, les réponses du Pr. Raoult sont particulièrement virulentes à l'égard des enquêteurs. Il dénonce par exemple "l'absence de distance de la mission qui s'apparente plus à une mission commando qu'à une inspection au service de l'Etat français" (p. 128). Il estime que les inspecteurs n'ont pas "de compétences scientifiques" ni médicales (p. 47) et questionne leur capacité à émettre un avis sur l'IHU. Il les accuse d'effectuer des "contre-sens" (p. 83) et de proposer des recommandations "extravagantes" (p. 124). Il leur demande même de revoir et modifier "un certain nombre d'éléments méthodologiques" de leur rapport et menace : "dans le cas contraire, nous pourrions être amenés à former un recours devant le tribunal administratif" (p. 51). Il égratigne, au passage les autres IHU français, l'Inserm (p. 61) ou encore l'AP-HM, tout en vantant la supériorité de son institut et en ne reconnaissant aucune erreur, ou presque.
Des études de l'IHU sous le coup d'une enquête pour "inconduite scientifique"
Mardi 6 septembre, le parquet de Marseille a annoncé avoir ouvert une information judiciaire en juillet dernier à la suite des signalements de l'Agence du médicament (ANSM). L'agence française avait également publié un rapport au vitriol en avril dernier constatant de très nombreuses dérives, dont des recherches sur la personne humaine menées sans autorisation légale, ou encore des faux en écriture et usages de faux. Elle avait saisi le procureur en octobre 2021 et mai 2022. Le dossier, désormais dans les mains des juges d'instructions, devrait logiquement s'épaissir avec le rapport de l'IGAS, voire avec les enquêtes des CHSCT.
En attendant, la revue scientifique Journal of Clinical Microbiology, a publié, le mercredi 7 septembre, des "expressions of concern" visant quatre études scientifiques de l'IHU co-signées par Didier Raoult, mais aussi le nouveau directeur de l'IHU, Pierre-Edouard Fournier. Ces avis indiquent que ces travaux sont susceptibles de contenir des erreurs ou d'être indignes de confiance. Les revues American Society for Microbiology et AAC ont fait de même concernant deux autres études co-signées par l'ex-directeur. Cette procédure a été déclenchée à la suite d'une enquête pour "inconduite scientifique" menée par Aix Marseille université. Des centaines d'articles pourraient être concernés par ces investigations.
