Le Pr Didier Raoult ne se cachait pas d'avoir deux favoris pour sa succession : le Pr Philippe Parola ou le Pr Pierre-Edouard Fournier. Ce mercredi midi, le conseil d'administration de l'Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection a entériné la nomination de Pierre-Edouard Fournier pour succéder au très controversé microbiologiste. Victoire sur toute la ligne pour le Pr Raoult, encore capable de tirer les ficelles malgré les multiples mises en cause dont il fait l'objet ? Ce choix laisse en tout cas un goût amer à beaucoup. "Tout ça pour ça !" titrait le syndicat CGT FERC Sup de l'université Aix-Marseille dans un récent communiqué, évoquant une "mascarade de succession".

LIRE AUSSI : Publication d'études : comment l'IHU et Didier Raoult font fi de la loi et l'éthique scientifique

Les membres fondateurs de l'IHU avaient réussi à modifier le processus de sélection dans l'objectif d'assurer un "changement radical" à la tête de cet Institut. Initialement, en effet, la présidente du conseil d'administration de l'IHU, Yolande Obadia, une proche de Didier Raoult, voulait que le conseil scientifique de l'Institut auditionne les candidats pour lui proposer un nom. Conseil scientifique dont il est de notoriété publique qu'il avait été largement composé par Didier Raoult lui-même. Mais, lors de l'une des précédentes réunions du conseil d'administration, les membres fondateurs de l'IHU ont obtenu que le nom du futur candidat soit plutôt proposé par un "comité de recherche" indépendant, présidé par Louis Schweitzer, l'ancien président de Renault et ex-commissaire général à l'investissement. La suite du processus, en revanche, n'a pas été modifiée : c'est toujours Yolande Obadia qui conserve, seule, la prérogative de nommer le nouveau directeur de l'IHU.

La fiche de poste publiée par le comité de recherche se voulait par ailleurs très ambitieuse - le candidat idéal devait avoir à la fois un très bon profil scientifique et médical, d'excellentes qualités de manager, la capacité à fédérer les équipes de l'IHU et "une réputation sans tache en matière de relations interpersonnelles" (sic). Deux candidatures internationales de très bon niveau ont été écartées car les profils des scientifiques, plutôt axés vers l'épidémiologie, ont paru trop éloignés des spécificités de l'IHU (microbiologie et soins). Trois Français se sont aussi présentés : un parasitologue chef de service à l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) et ancien de l'IHU, le Pr Renaud Piarroux, et deux candidatures internes, celle de Philippe Parola et de Pierre-Edouard Fournier. Celle de Philippe Parola a été rejetée car l'homme, très proche de Didier Raoult, avait de plus apporté son soutien en 2017 à Eric Ghigo, ce chercheur alors accusé de harcèlement moral et sexuel, et condamné récemment par le tribunal correctionnel de Marseille.

L'ombre de Didier Raoult sur le comité de recherche

Au dernier tour, seuls restaient donc en lice le Pr Piarroux et le Pr Fournier. Le premier "cochait toutes les cases", selon un membre du conseil d'administration, mais il présentait aussi l'inconvénient d'avoir quitté l'IHU en conflit non seulement avec Didier Raoult mais également avec ses plus proches collaborateurs qui, eux, demeurent pour l'instant toujours en poste. Louis Schweitzer assume donc totalement le choix de Pierre-Edouard Fournier, comme il l'a expliqué dans un entretien récent accordé à L'Express : "Il nous est apparu qu'il fallait changer profondément la direction et radicalement son management. M. Fournier a montré qu'il a la capacité et la volonté de le faire."

Selon nos informations, le Pr Fournier a en tout cas reçu un appui fort des proches de Didier Raoult au sein de l'IHU. En effet, le Pr Philippe Brouqui, chef de pôle à l'IHU, a fait parvenir une lettre de soutien sans équivoque à Yolande Obadia et à Louis Schweitzer, peu de temps avant que le comité de recherche ne se prononce : "Avec mes collègues, nous avons un sérieux doute quant à la valeur ajoutée de leur nomination à la tête de l'IHU", indique-t-il à propos des candidats externes à la structure, dans ce courrier que L'Express a pu consulter. "Pour être respecté par ses pairs, il [NDLR : le futur directeur] doit avoir une épreuve de titre à la hauteur des chercheurs et médecins qu'il va être amené à coordonner en bonne intelligence [...]. Notre investissement à tous dans l'IHU a été fait dans un but et un seul, poursuivre l'oeuvre de Didier Raoult. Nous pensons que certaines personnes n'ont pas encore réalisé à quel point nous étions unis dans cet objectif", écrit-il encore.

LIRE AUSSI : Fake news, complotisme... Pourquoi les scientifiques qui "dérapent" sont rarement sanctionnés

Le comité de recherche a-t-il craint qu'une candidature externe aboutisse à une situation de blocage de la structure ? Ou n'a-t-il pas réussi à s'entendre avec Yolande Obadia, la seule à pouvoir nommer le futur directeur ? Didier Raoult a-t-il gardé une influence sur le comité de recherche, dont 7 membres sur 12 sont issus du conseil scientifique de l'IHU ? Toujours est-il que le résultat est là : c'est une candidature interne, souhaitée par le célèbre microbiologiste, qui devrait être retenue. "Effectivement on se retrouve à n'avoir pas réussi à trouver quelqu'un de l'extérieur, scientifique incontestable, bon manageur, disponible pour venir s'installer à Marseille, expert dans le champ scientifique de l'IHU et avec une bonne réputation. Pour autant, je ne crois pas qu'il soit tout à fait pareil d'avoir un candidat interne nommé sans appel d'offre international, sans comité indépendant, sans Louis Schweitzer, sans renouvellement du conseil d'administration, ou d'être nommé dans ces conditions-là", espère un bon connaisseur du dossier.

Philippe Douste-Blazy et Yolande Obadia bientôt débarqués ?

Car Pierre-Edouard Fournier n'aura pas un chèque en blanc, et les acteurs qui souhaitent remettre à plat le fonctionnement de cet Institut n'ont pas dit leur dernier mot. Deux membres du conseil d'administration ont déjà été remplacés - Didier Raoult lui-même et le Pr Jacques Marescaux, dont les mandats arrivaient à échéance fin mai. Les membres fondateurs de l'IHU ont en effet le pouvoir de nommer les membres du conseil d'administration. Si, dans les faits, ceux-ci étaient choisis jusqu'ici par le Pr Raoult, cela n'a pas été le cas cette fois : Louis Schweitzer et Emmanuelle Prada-Bordenave, membre du Conseil d'Etat et ancienne directrice de l'Agence de biomédecine ont été nommés à la demande des membres fondateurs. Selon nos informations, les jours de Philippe Douste-Blazy au sein du conseil d'administration sont aussi comptés. Comme le rappelle le rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) révélé par La Provence, l'ancien ministre et grand défenseur de l'hydroxychloroquine, n'a pas assisté à une seule réunion de cette instance depuis cinq ans. Un argument qui avait été utilisé par Didier Raoult pour débarquer du conseil d'administration le Pr Delfraissy, avec qui il était en guerre ouverte, au moment de la nomination de ce dernier à la tête du conseil scientifique Covid-19.

Et ce n'est pas tout. Toujours selon nos informations, le départ immédiat de Yolande Obadia de la présidence du conseil d'administration devrait également être proposé lors de la réunion de mercredi. "C'est la dernière des conditions pour permettre un retour à un fonctionnement normal de l'IHU, explique un proche du dossier. Le rapport Igas-IGEFR la rend illégitime à cette fonction. L'ensemble des dysfonctionnements sont au moins autant de sa responsabilité que de celle du directeur qu'elle avait nommé et qu'elle a toujours soutenu." La réunion de demain s'annonce donc lourde d'enjeux.

Mais même si cette démarche n'aboutissait pas, les membres fondateurs disposent d'un levier de poids pour s'assurer que le fonctionnement de l'IHU évolue : le renouvellement des conventions qui les lient avec l'Institut. Ainsi, l'Assistance publique-Hôpitaux de Marseille a déjà annoncé que cette convention, jusqu'ici reconduite d'année en année par tacite reconduction, devrait cette fois être renégociée d'ici à la fin de 2022. Une façon, pour sa direction, de pousser à ce que les comportements déviants cessent. Car si cette convention n'était pas renouvelée, toutes les activités de recherche et de soins de l'IHU s'arrêteraient, et l'Institut Méditerranée Infection deviendrait une coquille vide. La bataille pour la normalisation de cet outil de recherche, le plus coûteux en France, ne fait que commencer.