Quelque 92 000 personnes aux divers métiers sont susceptibles d'être exposées sérieusement à des risques de cancer à cause de leur profession. C'est ce que montre l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) dans un rapport publié ce mardi à destination du ministère du Travail, et qui identifie 18 médicaments cytostatiques, principalement utilisés dans le cadre de chimiothérapies pour des patients atteints d'un cancer. L'Anses demande alors la reconnaissance de ces substances comme cancérigènes dans la loi.
Henri Bastos, directeur scientifique Santé Travail à l'Anses, revient pour L'Express en détail sur la dangerosité des médicaments cytostatiques et pourquoi il est important d'insister sur l'information, la sensibilisation et la prévention des professions potentiellement concernées.
L'Express : Comment sont nés les soupçons concernant les médicaments cytostatiques ?
Henri Bastos : Nos soupçons trouvent leur origine dans l'analyse de différents travaux de la littérature scientifique qui accumulaient différentes preuves du caractère cancérigène de nombreuses substances cytostatiques utilisées pour traiter les cancers dans le cadre d'une chimiothérapie. C'est sur cette base que nous avons été saisis par la direction générale du Travail. L'étude nous a permis d'identifier 18 substances que l'on souhaite faire reconnaître comme cancérigènes.
Comment fonctionnent les substances cytostatiques ?
Ces substances sont des médicaments qui sont censés cibler, dans le cadre d'une chimiothérapie, les cellules cancéreuses qui se développent de manière anarchique en bloquant leur division et en entraînant la mort de ces cellules.
Pourquoi peuvent-elles devenir dangereuses dans un corps sain ?
Ces substances cytostatiques peuvent aussi interférer avec des cellules saines du corps notamment celles qui se renouvellent régulièrement comme les cellules du sang par exemple - y compris chez les malades. Ainsi, on ne peut écarter un risque pour la santé des personnes qui y sont exposées de manière chronique, même en toute petite quantité.
Quelles sont les professions potentiellement exposées ?
Il est difficile de citer l'ensemble des professions concernées qui peuvent être en contact direct ou indirect avec ces substances. Mais globalement les professions concernent des personnes qui fabriquent ces substances, jusqu'au personnel de nettoyage ou de traitement des déchets en passant évidemment par les soignants, aides-soignants, infirmière médecins... Sans oublier les vétérinaires car ces substances sont également utilisées pour soigner les animaux. Avec le développement des chimiothérapies à domicile, des professions comme les aide-ménagères ou les aides à domicile peuvent aussi être exposées.
Combien de personnes sont potentiellement concernées ?
Selon la dernière enquête SUMER sous direction de la Dares (Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques), publiée en 2017, on estime qu'environ 92 000 personnes sont potentiellement exposées. Cela reste une estimation.
Que propose l'Anses ?
L'Anses propose donc de faire reconnaître dans la règlementation le caractère cancérigène des médicaments cytostatiques. Il appartient au ministère du Travail d'inclure ces 18 substances dans l'arrêté qui fixe la liste des procédés cancérogènes selon le Code du travail. On y trouve d'autres cancérogènes comme les travaux exposant au formaldéhyde ou les travaux exposant aux émissions d'échappement de moteurs Diesel. Cela permettra de renforcer la sensibilisation, l'information et la formation des personnels en contact avec les substances, ainsi que la formation de leurs employeurs pour qu'ils mettent en place une évaluation des risques et des moyens de prévention et de protection adéquats, du matériel approprié comme des blouses ou des surblouses. Mais avant tout, il faut une prise de conscience sur l'exposition à ces substances. Nombre de professions n'ont pas forcément conscience d'être exposées à ces substances aujourd'hui.
Est-ce que cela est suffisant ?
Cet arrêté entraîne un certain nombre d'obligations pour l'employeur, notamment d'évaluation des risques et de mise en oeuvre de mesures de prévention et de protection. De plus, cela sera une incitation forte pour l'employeur et de sensibilisation des employés qui doivent tous avoir conscience des expositions et des risques pour mieux se protéger. Par ailleurs, cette publication s'inscrit dans des discussions actuelles au niveau européen, donc le ministère du Travail tiendra certainement compte de nos travaux pour défendre une harmonisation de la réglementation concernant les substances cancérigènes.
