Les usagers des métros métropolitains respirent-ils un air nocif ? La question agite les scientifiques, associations, et évidemment les voyageurs utilisant quotidiennement les transports souterrains de Paris, Marseille, Lyon, Lille, Toulouse, Rennes et Rouen. Ce mercredi, une nouvelle et épaisse publication de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), fait le point à partir des différents travaux scientifiques publiés sur la question. Avec un premier message d'alerte : dans les enceintes ferroviaires souterraines, la pollution aux particules fines est trois fois plus importante qu'à l'extérieur. Ce rapport d'expertise s'est intéressé aux particules fines (les PM10 : moins de 10 microns) et très fines (les PM2,5 : moins de 2,5 microns). Dans les souterrains du métro, ces particules sont différentes de celles de l'air extérieur. "Ce sont des particules métalliques composées essentiellement de fer, ou de manganèse. On y trouve aussi du carbone organique en lien notamment avec le freinage des trains et la friction des semelles en carbone organique", explique Mattéo Redaelli, expert à l'évaluation des risques lié à l'air à l'Anses.

LIRE AUSSI : "Interdire les polluants chimiques sans s'attaquer aux particules fines est paradoxal"

Y a-t-il un niveau à partir duquel ces micro-éléments deviennent dangereux ? En 2019, l'agence avait été saisie par la Direction générale de la santé afin d'établir des "valeurs guide de l'air intérieur associées à l'exposition des usagers dans les enceintes ferroviaires souterraines". Une démarche qui s'est heurtée à un manque de données. "On n'a pas pu avoir suffisamment d'études pour avoir des conclusions fermes en termes d'effet sanitaire et donc sur la construction d'une valeur guide aussi consolidée que nécessite cette démarche", prévient Eric Vial, directeur de l'évaluation des risques à l'Anses. Si l'Anses se refuse à établir une valeur guide pour la pollution de l'air intérieur du métro, elle émet tout de même des concentrations à ne pas dépasser. En se fondant sur les valeurs de l'Organisation mondiale de la santé, elle propose une concentration maximale de 50 μg/m3, pour une durée maximale de 2 heures par jour, ou de 140 μg/m3, pour une durée maximale journalière de fréquentation de 30 minutes.

Des marqueurs biologiques identifiés

Depuis les années 2000, des mesures de la qualité de l'air dans les transports souterrains sont menées mais les études sur le sujet restent encore limitées. "La pollution de l'air est connue pour l'air ambiant extérieur mais celle des usagers dans l'air intérieur l'est beaucoup moins", explique Eric Vial. "Au total, l'ensemble des études sur la toxicité des particules des enceintes ferroviaires souterraines représente dix-huit études in vitro et trois études in vivo", détaille le rapport, qui note que "la toxicité des particules des EFS reste peu documentée et les études existantes portent uniquement sur des effets à court terme".

LIRE AUSSI : Bisphénol A, perfluorés... Ces polluants du quotidien nuisibles pour notre immunité

La démarche des scientifiques de l'Anses est donc prudente. La qualité de l'air du métro est un sujet sensible. En mars 2021, l'association Respire, spécialisée dans la surveillance de l'air, a porté plainte contre la RATP pour "tromperie aggravée" et "blessures involontaires", mettant en cause les niveaux de pollution de l'air dans le métro parisien. Sur cette question l'Agence prévient que le corpus d'étude limité ne permet pas de tirer des conclusions. "Les résultats épidémiologiques disponibles ne mettent pas en évidence de risque augmenté de cancer broncho-pulmonaire", souligne par exemple l'Anses, mais ils se fondent "sur la base d'une seule étude d'exposition professionnelle", nuance-t-elle.

"Il ressort toutefois des études que certains marqueurs biologiques en lien avec le stress oxydant, la réponse pro-inflammatoire de l'organisme et la capacité du corps à contrôler la variabilité du rythme cardiaque, ont pu être modifiés en lien avec l'exposition aux particules", souligne Mattéo Redaelli.

Des études plus poussées demandées

Professionnels, scientifiques et associations demandent cette fois que des études plus poussées soient réalisées pour mieux connaître les risques d'une exposition à ces particules. "La pollution de l'air extérieur est très bien documentée, et on sait que ces particules ont des conséquences sur la santé et on peut imaginer qu'il en est de même pour l'air intérieur, mais ce n'est pas étayé par des chiffres de maladie professionnelle. Il faut donc une vraie stratégie de mesure de la pollution et de ses conséquences", abonde Jean-Baptiste Renard, directeur de recherches au CNRS d'Orléans, spécialisé dans la pollution de l'air et qui a participé à des études sur le métro parisien.

LIRE AUSSI : Pollution de l'air en Ile-de-France : "On pourrait éviter 7 900 décès par an"

Du côté de l'association Respire, le directeur général Tony Renucci se félicite de ce nouveau rapport, qui "remet le sujet de la qualité de l'air intérieur sur la table et fait pour la première fois une proposition de seuil de particule à ne pas dépasser dans l'air intérieur". "Pour progresser sur ce sujet il faudrait que l'on ait des normes et des seuils légaux d'exposition limite dans les enceintes ferroviaires souterraines certes, mais aussi dans les autres établissements recevant du public", ajoute-t-il.

La RATP, qui concentre la plus importante part des usagers de ces transports souterrains en France, dit avoir engagé "un plan d'action avec le soutien financier d'Île-de-France Mobilités, pour améliorer la connaissance sur les particules et l'information du public". De nouveaux capteurs devraient ainsi être installés dans les stations de métro et de RER parisiennes, permettant notamment de détecter des particules extrafines (moins de 0,5 micron). "Le deuxième axe de travail, c'est sur le matériel roulant", explique Sophie Mazoué, responsable unité développement durable à la RATP. "Pour cela on teste des nouvelles garnitures de freins qui ont eu des résultats prometteurs sur banc et qui permettraient de réduire de 90% les particules à l'émission". Sur le réseau, de nouveaux systèmes de ventilations devraient également voir le jour pour éviter au maximum le confinement de l'air et l'accumulation de particules.