Dans L'Express du 25 mars 1983
Vaste campagne en France et en Europe, après les Etats-Unis, pour la vaccination anti-rougeole. Car la maladie n'est pas si bénigne que ça.
Dans quelques semaines, en France, le ministère de la Santé devrait lancer officiellement une campagne intensive de vaccination. Deux cibles : la rougeole et la rubéole. Lors de l'inoculation, les vaccins contre ces maladies seraient d'ailleurs associés. Cette campagne visera surtout les enfants.
Au même moment, plusieurs autres pays, notamment la Suède, la Finlande et l'Espagne, vont promouvoir des mesures identiques. Ainsi naît, dans le domaine de la prévention, un "nouveau programme européen". Il s'inspire, sans fard, du modèle américain.
Aux Etats-Unis, en effet, la rougeole figure maintenant au rayon des vieilles lunes. Selon le Dr Michael Gregg, au Centre fédéral de contrôle des maladies, qui siège à Atlanta, dans l'Etat de Géorgie, elle est considérée comme quasiment éradiquée. Et cela depuis octobre 1982. Ce succès couronne une croisade opiniâtre étalée sur deux décennies. Avant 1960, les médecins américains dénombraient quelque 750 000 rougeoles chaque année. En 1980, ils en comptaient encore près de 30 000, mais ils avaient déjà immunisé 93 % des enfants. En 1981, ils n'ont plus recensé que 3124 cas.
Le prix des morts évités
Aujourd'hui, toujours aux États-Unis, tous les jeunes reçoivent un vaccin associé contre la rougeole, la rubéole et les oreillons, dès l'âge de 15 mois. Cette immunisation, précise Le Quotidien du médecin, est étendue aux écoliers non vaccinés au cours de la petite enfance, aux étudiants, aux femmes en âge de procréer, au personnel des établissements d'enseignement ainsi qu'aux agents de santé des deux sexes.
Un tel effort pourra paraître surprenant, voire excessif, à certains. La rougeole, pense-t-on communément, est un trouble bénin, qui ne se traduit que par de petites taches carminées et quelques jours de fièvre. Un de ces maux de l'enfance auxquels il est difficile d'échapper. C'est méconnaître la gravité que peut prendre, parfois, cette maladie infectieuse due à un virus.
Dans son numéro de février 1983, le Journal international de médecine souligne opportunément que la rougeole est toujours, "directement ou indirectement, responsable de la mort de plus d'un million d'enfants par an dans le tiers-monde". Elle a emporté près de 400 jeunes, chaque année, aux Etats-Unis, avant la campagne de vaccination développée à partir de 1964. En France, une trentaine de décès dus à cette maladie ont été déclarés en 1980 ; en revanche, nul ne connaît le nombre de ceux qui n'ont pas été répertoriés. Le Dr Charles Mérieux, de son côté a rappelé un dicton des mères africaines qui donne le frisson : "Ne comptez les enfants qu'après la rougeole". Car, sur le continent noir, en milieu rural, elle tue encore un enfant sur dix.
Les causes de cette hécatombe sont connues. Le virus de la rougeole, sous toutes les latitudes, peut déclencher des atteintes respiratoires (pneumonies ou emphysèmes), voire des complications cérébrales - des encéphalites. Mais, en Afrique, ces accidents sont aggravés par la dénutrition et la malnutrition, qui sapent les défenses naturelles de l'organisme des enfants. La pauvreté de la "couverture médicale" dans la brousse contribue à transformer, là-bas, la rougeole en tragédie.
Pragmatiques, les Américains ont établi le bénéfice financier qu'ils tirent, chez eux, de la vaccination contre cette maladie. Ils additionnent le coût de l'hospitalisation de nombreux enfants à celui des journées d'école perdues, puis ils ajoutent le coût de l'absentéisme des parents et comptabilisent, de même, le prix des retards mentaux et des morts évités. Un calcul plutôt surréaliste. Cela donne un total de 423 millions de dollars, sur cinq ans ! Gagnés par l'exemple, les gestionnaires français de la Santé estiment à leur tour qu'en vaccinant tous les petits Français ils économiseraient 75 millions de Francs...
A la merci d'une épidémie
Voilà qui donne du poids au voeu exprimé par la Ligue française pour la prévention des maladies infectieuses. Elle préconise la vaccination la plus large possible contre la rougeole. Il est vrai qu'elle est sujette, comme beaucoup d'autres institutions du même type en Europe, à l'ascendant des autorités sanitaires américaines.
Les Etats-Unis, précise le Dr Gregg, tirent une fierté légitime de la protection récemment étendue sur les petits Américains. Mais cette prophylaxie reste à la merci d'une flambée, qui pourrait sauter l'Atlantique. La plupart des pays occidentaux affichent un taux de vaccination anti-rougeole qui atteint à peine 55 %. En France, il ne serait même que de 30 %. Or ce décalage avec l'immunisation de masse entreprise en Amérique du Nord reste préoccupant. Car tous les Américains ne sont pas encore vaccinés.
On l'a bien vu l'an passé : 551 cas de rougeole importée ont été constatés. Les voyageurs atteints étaient des citoyens des Etats-Unis ou bien des étrangers provenant de quarante-sept pays. Quatre zones ont été touchées : la Californie, l'Etat de New York, la ville de New York et la Floride. A peine maîtrisée en ces lieux, la rougeole a démarré ailleurs. Exemple, en mai 1982 : 89 cas dans deux petits comtés de l'Etat de New York. La "source", une fois de plus, a été identifiée : il s'agissait d'un étudiant qui avait rapporté le virus d'un voyage en Union soviétique. L'amorce d'épidémie, là encore, a été jugulée.
Ainsi, à sept reprises depuis 1980, l'alerte à la rougeole a mobilisé la médecine américaine. Le système de surveillance mis en place par le Centre fédéral de contrôle des maladies est devenu si efficace que toutes les filières d'importation ont pu être, chaque fois, remontées. Et, chaque fois, la rougeole a été contenue. Mais cédera-t-elle définitivement ?
L'exemplarité de ce combat n'a pas échappé à l'Organisation mondiale de la santé. Elle a donc décidé de conseiller partout l'utilisation du vaccin employé depuis 1968 dans les pays occidentaux. Son innocuité a été mesurée aux Etats-Unis, où 131 millions de doses ont été distribuées. Ce premier pas de l'O.m.s. indique qu'une nouvelle politique vaccinale contre la rougeole se dessine, à l'échelle du monde.
Cette politique sera-t-elle fondée, comme les Etats-Unis l'ont décidé, sur l'adoption d'une loi exigeant que les enfants soient vaccinés avant d'être scolarisés ? Ce modèle ne fait pas l'unanimité. La Grande-Bretagne, par exemple, reste hostile au caractère obligatoire de n'importe quel programme sanitaire. Tout changement, si judicieux semble-t-il, mérite réflexion.
La France, pour sa part, choisirait la vaccination "recommandée".

Couverture de L'Express n°1655 du 25 mars 1983.
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