Le tout pour le tout. Rattrapé par l'admiration qu'il a longtemps professée envers Poutine, mauvais pronostiqueur sur l'invasion de l'Ukraine et manquant d'empathie envers les Ukrainiens qui fuient la guerre, Eric Zemmour ne cesse de reculer dans les sondages au point de flirter avec la barre des 10% d'intentions de vote, le plaçant loin, très loin d'une Marine Le Pen qu'il disait finie en début de campagne. Peu audible sur l'économie et le social, mis sur le reculoir par Valérie Pécresse lors de leur face-à-face, y compris sur les questions régaliennes, le candidat de Reconquête a choisi de foncer tête baissée dans ce qui ressemble fort à un baroud d'honneur, en annonçant lundi 21 mars sur M6 la création d'un "ministère de la Remigration".

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Le concept sort directement des forges de la plus extrême extrême-droite, celle de Génération Identitaire aujourd'hui dissous, et dont l'un des fondateurs, Damien Rieu, conseille désormais Eric Zemmour. Il vise à inverser la dynamique migratoire pour renvoyer un maximum d'étrangers non européens dans leur pays d'origine, de gré ou de force. Qui ? Sans surprise, Eric Zemmour a évoqué lundi soir les étrangers originaires des pays du Maghreb, ceux "dont on ne veut plus" : clandestins, délinquants, criminels, prisonniers. Combien ? "Un million en cinq ans", soit le chiffre colossal de 200 000 reconduites par an, dix fois plus qu'aujourd'hui.

Un objectif tellement ambitieux qu'il va fondre subitement de moitié en moins de 24 heures, puisque le candidat Zemmour parlera plus modestement le lendemain, lors d'un déplacement à Aulnay-sous-Bois, de 100 000 départs. Ce qui reste considérable et pose, toute considération juridique et morale mises à part, la question du "comment".

Impréparation

Face aux questions précises de Xavier de Moulins, l'ancien journaliste va se montrer aussi vague que face à Valérie Pécresse : un ministère qui "aura des moyens", des "avions"... Mais même au rythme de plusieurs charters par jour, encore faut-il que ces avions atterrissent quelque part. Eric Zemmour a beau promettre de se rendre au Maghreb pour voir "comment organiser tout cela" avec les dirigeants concernés, on reste un peu pantois devant l'impréparation du candidat. Même réduit de moitié en quelques heures, le chiffre de 100 000 "remigrés" par an interroge : qui sont-ils ? Les détenus étrangers ? Ils sont environ 15 000 dans les prisons françaises, et si on se limite aux ressortissants du Maghreb, on divise ce chiffre par trois. Une fois expulsés l'année N, il n'en reste plus à expulser l'année suivante. Les délinquants ? Outre qu'il faut attendre une condamnation définitive, et en extrapolant une part d'étrangers comparable à la population carcérale (23%), cela ne ferait jamais que 23 000 étrangers expulsables si on prend pour base les 100 000 condamnés à de la prison ferme. Et encore : ils ne sont pas tous extra-communautaires...

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Restent les clandestins. Combien sont-ils ? Par définition, on ne dispose pas d'un recensement précis, et c'est seulement lors des grandes régularisations que cette population par nature peu visible peut être correctement estimée. Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a avancé le chiffre de 700 000 clandestins. Comment Eric Zemmour compte-t-il s'y prendre ? Lancera-t-il de grandes campagnes d'inspection dans la restauration, le BTP ou encore l'agriculture, au risque d'indisposer des employeurs dont certains, qui sait, votent peut-être pour lui, notamment dans le Sud-Est ? Multipliera-t-il les contrôles dans les grands lieux de passage parisiens, comme l'avait fait en son temps Nicolas Sarkozy ? Mais alors, il n'y a aucune raison qu'il obtienne de bien meilleurs résultats, d'autant qu'il butera toujours sur le problème des laissez-passer consulaires : égaler le "record" de 2012 (36 000 reconduites) impliquerait à la fois un déploiement policier conséquent, mais aussi une coopération diplomatique avec les autorités des pays du Maghreb. Pourquoi seraient-ils mieux disposés à l'égard d'un Eric Zemmour qui fait toute la journée le procès du monde arabo-musulman qu'envers François Hollande ou Emmanuel Macron ? Quel serait leur intérêt ? On peine à le deviner.

Terrain symbolique

En mettant bout à bout toutes les catégories d'étrangers expulsables visés par Eric Zemmour, on arrive donc péniblement à 50 000 reconduites annuelles. S'il y a, comme il le prétend, 400 000 entrées nettes chaque année - chiffre indémontrable, selon la démographe Michèle Tribalat, peu suspecte de dérive gauchiste -, cela fait donc bien léger pour contrer le fameux "grand remplacement". A moins, bien sûr, que le "tous ceux dont on ne veut plus" lancé par l'ancien éditorialiste à la fin de son énumération, ne vise implicitement un vivier bien plus large que les délinquants condamnés, les prisonniers et les clandestins. Des Français par acquisition, par exemple, ou encore des étrangers en situation régulière dont les titres ne seraient tout simplement pas renouvelés. En d'autres termes, les objectifs d'Eric Zemmour n'ont de sens qu'en pratiquant largement la rupture discrétionnaire des titres de séjour et la déchéance de nationalité, voire la "dénaturalisation" comme le fit le régime de Vichy pour, justement, éloigner les "indésirables".

La remigration n'est pas une idée techniquement réaliste, mais elle ne prétend pas l'être. Il s'agit plutôt, outre de remobiliser des partisans rendus inquiets par la tournure des choses, de replacer l'enjeu sur le terrain symbolique, en faisant passer un message simple autant qu'effrayant : ce sera eux ou nous. Remigrer, ce n'est pas un principe en soi, mais un curseur : plus ou remigre, plus ce sera "nous" et moins ce sera "eux". Une dynamique épuratoire qui, avant même d'avoir éloigné un seul étranger, éloignerait définitivement la République d'elle-même.

* Gilles Clavreul est co-fondateur du Printemps républicain, mouvement politique issu de la gauche républicaine, qui vient d'annoncer son soutien à Emmanuel Macron.