Ministres sous Sarkozy et toujours pas présidents. Non, Xavier Bertrand et Laurent Wauquiez n'ont pas raté leur vie. Mais ces deux ténors de droite n'ont pas assouvi leur dévorante ambition élyséenne, après des décennies en politique. Le premier a subi un échec cinglant lors du congrès LR de 2021, le second a choisi de passer son tour. Il ne se sentait pas prêt, deux ans après la débâcle des européennes et la démission de sa présidence du parti.

Qu'on se rassure : nos deux fauves ont l'appétit intact. Ils n'ont renoncé à rien et ont les yeux rivés sur 2027. Emmanuel Macron ne pourra se représenter et une conviction les habite : les héritiers du macronisme sont hors-jeu pour succéder à leur mentor. "Rocard n'a pas succédé à Mitterrand", a coutume de dire Laurent Wauquiez. Un espace existe, il faut l'emprunter.

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Bertrand-Wauquiez. Deux présidents de région aux trajectoires aussi proches que distantes. Tous deux négligent l'appareil LR pour lancer leur épopée. L'élection à la présidence du parti se fera sans eux. Laurent Wauquiez était promis à un sacre : après une longue consultation, il a jeté l'éponge. Il juge que l'héritier de l'UMP n'est plus une rampe de lancement idéale. "Cela m'aurait enfermé dans une contestation au jour le jour. Je ne pouvais pas bâtir une offre politique nouvelle si je prenais le parti", a-t-il confié à un proche. Et puis, la perspective des européennes de 2024 ne lui rappelle pas de bons souvenirs.

Une stratégie hors parti

Xavier Bertrand livre le même diagnostic sur LR. Et puis, l'homme est lucide : il sait que son discours social n'est pas au centre de gravité du parti. En privé, Laurent Wauquiez estime que ce dernier n'aurait eu aucune chance face au très droitier Éric Ciotti.

Un pied dedans, un pied dehors. Le patron des Hauts-de-France lance ce samedi son mouvement "Nous France" à Saint-Quentin (Aisne). Près de 1000 personnes sont attendues pour célébrer la mise sur orbite de l'héritier du Think tank La Manufacture. Le parti ne présentera pas de candidats aux élections. Un an après le retour de Xavier Bertrand chez LR, cela ferait mauvais genre.

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L'idée : faire de ce parti le vecteur d'un projet de société et de propositions concrètes. Pour remplir cet objectif, son organisation territoriale va être renforcée. Une campagne d'adhésions va être lancée et Nous France devrait être doté de délégués départementaux dans toute la France d'ici fin 2022. Faire vivre une droite populaire et sociale, voilà l'ambition de Xavier Bertrand. "Je ne comprends pas ce qu'il fait, raille un pilier LR. Il est revenu chez nous lors du Congrès et remet déjà un pied dehors."

Et LR dans tout cela ? Pas d'inquiétude. Nos deux héros gardent un oeil attentif sur le parti. Il serait imprudent de délaisser cette machine électorale à 50 000 adhérents et au dense réseau d'élus. L'héritier de l'UMP sera indispensable pour prendre l'Elysée. Pas question de vivre chez grand-mère, mais autant lui rendre visite de temps à autre pour l'héritage.

Lignes divergentes

Laurent Wauquiez soutiendra Éric Ciotti lors de la campagne interne. Il lui doit bien cela. En cas de victoire, le député promet que le patron d'Auvergne-Rhône-Alpes sera désigné candidat LR à la présidentielle. Xavier Bertrand prendra aussi position. Dans son entourage, on l'imagine mal adouber Éric Ciotti, allié de son rival. "Parmi les soutiens de Xavier, on ne trouve que des soutiens de Bruno Retailleau ou Aurélien Pradié", résume un proche.

Et puis, la ligne Ciotti n'est pas la sienne. Tenant d'une droite dure, le sudiste avait affirmé qu'il voterait Eric Zemmour face à Emmanuel Macron dans un hypothétique second tour de présidentielle. Tombeur du RN lors des deux dernières régionales, Xavier Bertrand fait du "refus des extrêmes" le coeur de son positionnement. L'élu regrette les réactions complaisantes qui ont parfois accompagné la victoire de Giorgia Meloni en Italie. A droite, beaucoup ont insisté sur le rôle de la crise migratoire dans la victoire de l'extrême droite sans insister sur l'idéologie du nouveau pouvoir italien.

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Là est une divergence entre nos deux ambitieux. Xavier Bertrand se veut l'apôtre d'une "droite sociale" au service des classes moyennes et ferme sur les questions régaliennes. Laurent Wauquiez veut aussi faire du travail la valeur cardinale de son offre politique. Mais l'homme insiste davantage sur le sentiment de dépossession culturelle des Français.

Une teinte identitaire absente chez son rival du Nord. "J'ai parfois le sentiment que Wauquiez fait des questions régaliennes la pierre angulaire du choix des électeurs. Nous estimons que ce sont plutôt les questions économiques et sociales", glisse un proche de Xavier Bertrand. "Wauquiez veut remporter une primaire qui ne dit pas son nom contre Le Pen", analyse un hiérarque LR. En privé, Laurent Wauquiez voit Xavier Bertrand comme un concurrent de centre droit d'Edouard Philippe. Cette confrontation prend racine dès 2017. Xavier Bertrand avait quitté LR après l'élection de Laurent Wauquiez, prétextant la "dérive" de son parti et de son nouveau président, qui n'avait pas appelé à voter Emmanuel Macron face à Marine Le Pen.

Bertrand veut peser dans le débat public

Ce choc des lignes a une part d'artifice. Les deux hommes partagent les mêmes orientations régaliennes et économiques. Ici, pas de droites incompatibles. Leur participation commune aux gouvernements Fillon en témoigne. "Laurent pourrait être un bon candidat car il est suffisamment malléable et faussement dur pour être modéré au pouvoir", sourit un député. Les deux hommes ont la conviction commune que leurs intuitions sont validées par le réel. Laurent Wauquiez pourfendait le "cancer" de l'assistanat en 2011 ? Même le communiste Roussel embraye sur ce thème. Xavier Bertrand insistait sur le pouvoir d'achat lors du Congrès LR ? Marine Le Pen a terrassé Eric Zemmour grâce à cette thématique.

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2027 est loin. Les deux impétrants ont une stratégie propre. Laurent Wauquiez va poursuivre sa diète médiatique. L'homme souhaite aller à la rencontre des Français pour étoffer son offre politique. "Il compte rencontrer les invisibles, ces Français que les politiques nationaux ne voient plus", confiait en août un proche. Xavier Bertrand veut en revanche "peser dans le débat public". Nous France est créé à cet effet. Plus présent médiatiquement que son concurrent, il prône un bouclier tarifaire énergétique pour les entreprises. Son modèle : la crise des gilets jaunes, lorsqu'un exécutif acculé s'était inspiré de plusieurs de ses propositions.

"Ils seront épuisés en 2027"

2027 est très loin. A droite, l'évocation de Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand suscite une interrogation commune : et s'ils avaient fait leur temps ? Un futur électeur de 18 ans n'était pas né lorsque les deux hommes siégeaient au Conseil des ministres. "Ils seront épuisés en 2027. Je me demande s'ils ne sont pas rincés, juge un hiérarque LR. Ils tournent en rond en termes d'idées." On s'use plus vite en politique aujourd'hui qu'il y a 40 ans. Les interminables carrières sont plus rares. Un député a récemment confié à Laurent Wauquiez : "L'argument qui sera mis contre toi est : 'en 2027, pas de ministre de 2007 comme candidat'. La droite n'a pas gagné depuis 2007, et on prendra un candidat ministre sous Sarkozy ?"

A l'image de Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand souffrent enfin d'un lancinant procès en insincérité. Une affaire de positionnement mais aussi de style. Les colères surjouées et le ton chantant du patron des Hauts-de-France font sourire jusque dans son parti. Son homologue d'Auvergne-Rhône-Alpes a été abîmé par sa présidence de LR. Enregistré à son insu par des étudiants en école de commerce, il évoquait début 2018 le "bullshit" délivré sur les "plateaux médiatiques". L'intéressé en est conscient. "En 2019, je n'ai pas réussi à montrer la sincérité de mes convictions. Le fond était là, mais c'était stéréotypé. Voilà mon défi : comment exprimer des idées fortes sans être caricatural sur le fond et la forme ?" Ce défi vaut aussi pour son ancien collègue.