Xavier Bertrand n'a prévenu ni le président du parti Les Républicains Christian Jacob, ni aucun de ses concurrents à droite. Trois mois avant la tenue - présumée - des élections régionales de juin, et à plus d'un an de la campagne présidentielle, le président des Hauts-de-France officialise sa candidature à l'élection de 2022, en Une de l'hebdomadaire Le Point du 25 mars. "L'idée de Xavier Bertrand est de prendre tout le monde de vitesse, en s'imposant comme l'alternative à Marine Le Pen et à Emmanuel Macron. C'est un acte de détermination, il ne se cache plus, il y va", se félicite Damien Abad, le président des députés Les Républicains à l'Assemblée, qui compte parmi ses soutiens.
Les réactions d'enthousiasme sont pourtant peu nombreuses à droite. "Soyons sérieux, il n'a pas annoncé sa candidature hier, il le répète depuis 2017 !", plaisante un ancien ministre, en référence aux cinquante nuances de candidatures de l'intéressé, qui avait déjà à maintes reprises évoqué son projet de se lancer dans la course à l'Elysée.
"Un signal d'inquiétude"
"C'est un signal d'inquiétude", analyse pour sa part Brice Hortefeux, qui n'a jamais porté l'ancien ministre du Travail dans son coeur. Le sarkozyste voit dans cette annonce précipitée le signe d'une fébrilité chez Xavier Bertrand, obligé d'accélérer son calendrier pour s'imposer (il disait auparavant attendre l'onction d'une réélection à la tête de sa région pour se lancer). L'équation est en effet compliquée pour le nouveau candidat à la présidentielle, qui a claqué la porte des Républicains en décembre 2017 et souhaite désormais bénéficier du soutien du parti, sans se plier à l'exercice d'une primaire. "Soit il s'impose dans les sondages d'ici juin, en réussissant à distancer Valérie Pécresse et à dépasser les 21 ou 22 % d'intentions de vote, soit il sera obligé de se ranger à la primaire pour redonner du souffle à sa démarche", analyse un cadre de LR, qui constate qu'aujourd'hui Xavier Bertrand ne dépasse pas la barre des 16 %, suivi de près par la présidente d'Ile-de-France, pourtant beaucoup plus discrète sur ses ambitions nationales.
Dès la mise en ligne de l'entretien mercredi soir, le président des sénateurs Les Républicains Bruno Retailleau a échangé avec Valérie Pécresse. "Ils se sont appelés pour se redire ce qu'ils s'étaient déjà dit : ça ne change rien, il y aura une primaire", souffle un proche du Vendéen. Les deux ténors ont vu dans cette interview une preuve de l'arrogance de l'ancien ministre du Travail. "Quelle est sa légitimité pour jouer à "qui m'aime me suive" ? Xavier Bertrand n'est ni Sarko, ni de Gaulle !", se sont-ils exclamés en substance. Du côté de la présidente d'Ile-de-France, on se félicite de voir qu'une alliance de circonstance est possible avec Bruno Retailleau, encore opposé il y a quelques temps à l'idée d'une primaire ouverte aux non-membres de LR.
Laurent Wauquiez : "Je ne me défausserai pas"
Laurent Wauquiez, de son côté, a aussi pris le temps d'appeler ses soutiens pour les sonder. "Il ne faut pas rester inactif, il faut envoyer des cartes postales", lui a conseillé un fidèle. "A droite, on a le don de s'entendre pour une chose : se disputer", regrette dans un soupir l'ancien président de LR, qui jure que la question aujourd'hui n'est pas de savoir qui est le mieux placé entre lui, Xavier Bertrand, et Valérie Pécresse, "mais celle de savoir qui a le bon diagnostic pour le pays". S'il ne croit pas aux sondages pour départager les candidats, hors de question de s'intéresser trop ouvertement au système de départage dès à présent. "Je m'impliquerai, bien sûr, mais c'est une question de tempo. Nous verrons en juin ou juillet si on est sorti du Covid", confiait-il en début de semaine à L'Express, avant d'ajouter dans un sourire : "Je ne me défausserai pas."
Un laps de temps pendant lequel Xavier Bertrand espère s'imposer comme le candidat "naturel", en mettant en avant des thèmes traditionnels de la droite - le régalien, l'autorité de l'Etat, la sécurité - sur lesquels il est peu identifié. "C'est plutôt bien joué. La surprise est un ingrédient important pour convaincre les Français", analyse le directeur général adjoint de l'Ifop Frédéric Dabi, qui note que la sortie de Xavier Bertrand s'inscrit "dans un moment où Emmanuel Macron perd le soutien d'une partie de l'électorat de droite".
Et si plus tard, c'était trop tard ?
Coup de maître ou mauvais coup de poker ? En annonçant sa candidature avant le scrutin régional, le double candidat prend le risque de se fragiliser dans les Hauts-de-France, en alimentant le discours de ses opposants, qui lui reprochent de vouloir abandonner ses terres à peine réélu président de région. D'autant plus que rien ne dit que son annonce sera suivie d'une envolée dans les sondages, à l'heure où les habitants de seize départements français sont à nouveau confinés à cause de l'épidémie de Covid-19. "Il le fait à l'instinct, il sent que c'est le moment. Plus tard, c'est peut-être trop tard", assume le député Julien Dive, membre de sa garde rapprochée. En privé, Christian Jacob observe pour sa part "que Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont tous les deux attendu novembre pour se lancer dans la course". Une façon de rappeler que l'histoire politique est pleine de candidats partis trop tôt...
